23 décembre 2010

Jacques Moulin Escorter la mer, éditions Empreintes (Moudon - Suisse), 2005, 114 pages, 17,40 € Archives d’îles, éditions L’arbre à paroles (Amay - B


Chaque moulin cherche sa route de vent d’eau et je mets la mienne en Caux.

Dans Escorter la mer, le poète, qui a quitté le Caux pour l’Alpe, évoque son pays, celui dit de Caux (C’est quoi qu’elle dit du Caux tout haut assise sur sa langue ?), par le paysage : falaise (J’ai la falaise au ventre. Sa peau déchire mes veines dans la nuit des silex), valleuse (Valleuse voulue d’en bas goulue d’éboulis raides), grève (je remonterai ta grève jusqu’à t’élire mignardement), usant du singulier pour bien montrer leur unicité ; mais aussi par les paroles, idiomes (douillon, poire du coq - au pays on dit co -, valleuse, taiseux), jusqu’à un glossaire, qui donne sens aux mots par l’exemple (Galet : prenez et lancez car ceci est la faille des mers) ou la définition décalée (Cresson : une réplique d’algue courte sous la fourchette), et citations et convocations (Malherbe, Montaigne, Flaubert, Maupassant, Fontenelle, Ponge,..) tout cela pour simplement parler des gens du pays, la grand-mère et sa salade défaite, la mère qui a de la craie dans l’œil, le père mort de la violence du monde, les bonnes et la passante.

Caux est largement dit, en longs textes de prose, comme en urgence, dans une partie introduite par un rondeau (La Manche et l’Andelle / Font pays de Caux), le poète rendant ce qu’il leur doit aux poètes qui dirent avant lui ce pays.

Se tournant alors vers la mer (c’est à main nue qu’on entre dans la mer), le poète clôt le livre sur un cycle titré Phares, qui fait le lien avec les pays des phares que sont les îles (il faut / Croire / Aux îles / Sans contours), matière première d’Archives d’îles : On ne peut jouer à cache-phare.

La riche langue de Jacques Moulin n’a de cesse de rebondir de son en son (Il faut que je cause de tout mon soûl de mon Caux que je case mon Caux tout mon Caux à toutes mes sauces d’eau (…) ; la zone portuaire mortuaire ; le phare a un pied mont qui le montre plus haut, etc.). Les phrases roulent leurs galets de mots comme le font les vagues venant mourir sur la grève, mouvement d’autant plus perpétuel quand disparaît la ponctuation dans toutes les proses de la partie Caux, la majuscule seule marquant l’arrivée de la vague suivante.

Archives d’îles s’apparente plus à un journal de voyage. La langue est posée, apaisée presque, moins ludique que dans Escorter la mer, mais tout aussi riche. Le poème est vers court ou prose, en alternance sauvage, comme alternent sur les îles les paysages, champs de choux-fleurs, landes, grèves, roches, hameaux, îlots,…

Dans Archives d’îles, le poète n’est plus en sa Normandie natale, mais chez sa sœur la Bretagne et en quatre de ses îles : Sein plancher bas. Radeau. Campagne rase. Lacune ; Batz, champ de terre contre brassée de mer ; Bréhat, une île offrant aux oiseaux une cage ouverte, et Ouessant (Nous ne voyons pas le sang battre en nos corps, mais nous le sentons, fouettés que nous sommes, plein ouest sous des ciels de gloire).Le poète ne peut se contenter de dire les paysages, terre et mer, nous le suivons, je ou nous, pas à pas, jour après jour (Ouessant est un journal de six jours), découvrant l’île en ses diverses composantes pour dire sa place d’homme au cœur du monde, d’un monde à soi seul (Comme le phare, prendre acte des quatre points cardinaux, ouvrir l’œil pour enfermer l’île).

Deux ouvrages complémentaires, à lire comme un tout dans l’œuvre d’un poète rare et attachant.

Jacques Fournier

demain nous irons voir la mer

7 décembre 2010

« Kiss the past hello », Larry Clark au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris/arc Exposition interdite aux moins de 18 ans


Je ne suis pas photographe, je suis sensible à la photographie. Il faut « dire bonjour au passé »…j’y fus donc. Pas tellement choqué, pas tellement transporté.( On ne m’a pas demandé ma carte d’identité à l’entrée, dommage, mais on la demandait aux jeunes ). C’était l’heure du déjeuner il n’y avait pas la queue dehors. Bon, ces photos m’ont semblé assez anodines en leur facture, les modèles du photographe en général tous beaux et sveltes. L’ensemble est plutôt triste ( la chair est triste hélas…). La thématique transgressive plutôt éculée sans grande originalité. L’ensemble de l’exposition cohérent et les sexes un peu mous. Les hommes très souvent présentés « en totalité » et les femmes fréquemment « en morceaux », pour changer. De très belles images de couples en amour, celles qu’on a vues dans les journaux étaient de loin les plus justes.

Bien sûr cette exposition n’est pas faite pour les moins de dix huit ans mais, à tout prendre, elle est plutôt moins provocante que beaucoup de films interdits aux moins de treize ans.

Il faudrait accorder les violons de notre morale à géométrie variable.

Peu d’images m’ont choqué, le sexe est-il encore choquant ?

Pourtant, j’ai été saisi par une photo qui faisait partie d’un collage /assemblage représentant une femme, enfin un orifice féminin, dont, de loin, on ne savait pas distinguer s’il était barbouillé de sang ou de merde.

L’origine du monde couverte d’excréments. On est pris d’effroi, de questionnement sans doute aussi, car la merde fait encore peur.

« Là où ça sent la merde, ça sent l’être » disait Antonin Artaud.

Pour cette photo et cette photo seule je n’ai pas regretté d’avoir franchi le seuil de ce temple de la « branchitude ».

Paul de Brancion

23 novembre 2010

Sur les routes avec le peuple de France 12 juin-29 juin 1940, Marguerite Bloch Editions Claire Paulhan, 2010

Sur les routes avec le peuple de France, ce texte magnifique de Marguerite Bloch ( femme de Jean-Richard Bloch) raconte avec une extrême simplicité et une grande justesse de ton l’Exode mémorable de juin 40.

« Marguerite Bloch, Herzog de son nom de jeune fille, est la sœur d’André Maurois. Lorsque Jean-Richard Bloch la rencontre elle a dix neuf ans, ils se marient en 1907. A la veille de la seconde guerre mondiale les Bloch constituent une famille très unie ; juifs d’origine, ils ont pourtant depuis longtemps choisi la laïcité et le rationalisme. A la fin des années trente J.R Bloch ré-adhère au Parti Communiste.

L’éclatement du printemps 1940 va les lancer sur le routes de France dans différentes directions. Elle s ont pourtant le même but : échapper à la persécution des Nazis qui menace leurs vies puisqu’ils sont juifs et communistes. »( extraits de la Préface de Danielle Milhaud-Cappe)

D’armée il n’y en a plus, Paris est déclarée ville ouverte et c’est la débandade totale, la trahison . Chaque jour est une incertitude mangera t-on , trouvera-t-on un lit, du café pour repartir à l’aube comme ces milliers d’autres errants abandonnés par leur gouvernement.

« On n’a pas été battus, on pouvait très bien tenir, on a été trahis, si on s’est repliés, c’est par ordre, notre défaite a été voulue… » C’était le refrain de l’armée en déroute, « les officiers nous ont lâchés » et la population civile faisait écho…

« Eux les Allemands, ils ne sont pas comme nous, ils ont de l’ordre, de l’organisation ; tout ça c’est venu de l’indiscipline, du désordre ; pensez Madame, que les enfants ne voulaient seulement plus obéir à leurs parents ! »

Nos parents , nos grands parents, nous ont parfois évoqués, à l’occasion, ces moments de l’exode avec une certaine honte, ils restaient évasifs avares de détails sur cette grande promenade , cette école buissonnière dont ils n’étaient pas fiers. Et là nous est dite enfin la vérité avec franchise. La grande sœur qui a vécu cela, nous transmet son expérience de l’ incroyable délitement du tissus social, de cette grande fuite abandonnée dans l’inconnu trop connu et la peur d’être rattrapée pas les Allemands qui avancent inexorablement.

Comment se nourrir ? où trouver un lit ? dans ce flot ininterrompu de fuyards réfugiés avec l’armée, les camions, les canons, les chars qui ne s’arrêtent pas, qui accélèrent même quand on leur fait signe.

Il y a bien des trains mais ils roulent quelques kilomètres puis s’arrêtent en rase campagne on attend on attend soudain le bruit des avions et l’on court se cacher dans les fourrés.

Mitraillages, bombes, on revient ; il y a des morts. Non, mieux vaut marcher à pied par les petits chemins souffrir des ampoules certes, mais vivre ! Armée en retraite, soldats à pied aussi, las et chargés, matériel roulant de toute natures. Les paysans, les boutiquiers, les petits propriétaires berrichons regardaient :

« Qu’est-ce c’est que ça ? ».

Les Français regardaient fuir leur armée. « Ils passaient la nuit debout tant ce fleuve lâché les épouvantait. Etait-ce toute la force du pays qui s’en allait ? Un brusque sentiment de solidarité leur rendait sensible les liens vitaux qui allaient d’eux à l’armée. Oui, c’était bien la vie et la force du pays qui étaient disloquées – et il n’y avait plus de barrière entre eux tous et l’envahisseur. »

Dix sept jours de marche de Paris jusqu’à Poitiers en compagnie de sa fille Marianne enceinte de trois mois et de quelques autres

« Orléans était encore loin. Nous avions hâte pourtant d’y arriver. quand je dis nous, je veux dire nous tous, ces milliers et milliers de gens qui, comme nous espéraient y trouver une poste, des trains, du ravitaillement, et, sans doute – idée moins claire peut-être mais dominante – l’armée rassemblée sur la Loire et formant enfin rempart entre cet ennemi accourant de toute la vitesse de ses forces motorisées et le peuple de France, chassé de ses foyers. »

Marguerite Bloch finit par arriver à Poitiers. Elle retrouve sa famille à la Mérigote, leur maison .

Il faut absolument lire ce texte car il renoue avec un sentiment physique de la Nation, dans la douleur même de constater son effondrement invraisemblable. Ce récit était resté inédit. Il est admirable. Il faut remercier Claire Paulhan de nous le donner à lire, enfin.

Paul de Brancion

15 novembre 2010

Le marché de la poésie de Rochefort sur Loire, Pierre Garnier, Brigitte Gyr,et Joël Bastard

Rochefort sur Loire est un lieu important pour la poésie du XXème siècle avec l’école dite de Rochefort qui comprenait entre autres poètes, René Guy Cadou, Luc Bérimont, Jean Follain ou Pierre Garnier.

Forte de ce passé prestigieux, Rochefort sur Loire propose, depuis plus d’une dizaine d’années, un marché de la poésie qui se tient le premier week-end de juillet. De nombreux éditeurs sont installés le long du Louet, petite rivière charmante où l’on peut se baigner après avoir regardé et acheté des livres. Des lectures sont aussi organisées dans une grande salle à la belle charpente. Ce marché, par la qualité de l’accueil et par la beauté du lieu est un de mes préférés.

La ville de Rochefort sur Loire, accueille aussi un auteur en résidence durant trois mois. Lectures lors du marché et livre publié jusqu’à présent par les éditions du Dé bleu sont ainsi prévus.

Lors de la dernière session j’ai acheté quelques uns de ces ouvrages et je voulais parler du premier réalisé, celui de Pierre Garnier, Loire vivant poème. Mais comme souvent, quand j’aime un livre je le prête et il n’est pas encore revenu au bercail. Tant pis !. Je ne peux me résoudre à le passer sous silence. Les textes parlent de la Loire, des villages alentours, de la lumière, du regard de l’enfant dans une langue simple et précise d’une grande puissance d’évocation. Des dessins très gais de l’auteur, dans les trois couleurs primaires, proposent une stylisation ou plutôt une épure du paysage. Pour se faire une idée du style, voici un extrait de l’Alouette, publié aux éditions Dumerchez

« ce pays de collines et d’étangs

où le paradis et l’enfer sont mêlés

dans la même goutte, la même courbe, »

Autre poète en résidence, Brigitte Gyr, que la revue Sarrazine a publié dans le numéro sur la peur. La Forteresse de cendres, parle du souvenir, de sa quête obstinée dans un combat perdu d’avance. Petits textes à fleur de peau et de mémoire

« recomposer

l’inexpugnable

forteresse du souvenir

en explorer

le corps de cendres

que blanchit

jusqu’à effacement

une lumière incertaine »

Enfin, Au dire des pas de Joël Bastard, nous entraîne dans les chemins creux autour de Rochefort, le long du Louet, dans des paysages transfigurés par la nuit et le regard. Entre rêves et sensations, les pas du poète le conduisent dans un maelström de mots et d’images.

« La nuit passe. La terre s’abandonne largement dans son grand cahier noir. Les mots se confondent pour un temps, mêlés en un frisson de papier glacé. L’horizon murmure dans le basculement et pourtant l’étonnante immobilité de cette pierre qui se tient dans le chemin. »

Catherine Tourné

13 novembre 2010

Lecture de Paul de Brancion, Jacques Estager, Nathalie Riera à la Halle Saint Pierre


Les EDITIONS LANSKINE et l’association AICLA
ont le plaisir de vous inviter à une lecture poétique et musicale
le dimanche 28 novembre 2010 à 15 heures
à la Halle Saint-Pierre,
2 rue Ronsard à Paris 18ème
à l’occasion de la parution de :
· Temps mort, Paul de Brancion
· Je ne suis plus l'absente, Jacques Estager
· Puisque Beauté il y a, Nathalie Riera
en présence des auteurs
jazz, blues, soul, funk
Christophe Alary, saxophone et Fabian Daurat, guitare, chant

14 octobre 2010

Michel Galvin, Fin de chaîne, Sarbacane éditeur



















Michel Galvin, Fin de chaîne, Sarbacane éditeur
la page de titre dit déjà tout du récit; dans le dessin : personnages schématiques (oiseaux, filiformes et tous les mêmes), décor blanc (ou de rochers derrière lesquels et en chaîne les oiseaux (ou humains ?) sont assassinés ; dans les dialogues aux multiples variantes du dialogue de la page de titre (voir image) :
personne ne sait qui est l'autre et qui il est; tout le monde est d'accord pour se payer de mots et des mots de ceux qui s'improvisent discoureurs politiques pour autruches; après le creux des paroles, le récit s'adresse enfin à une instance supérieure, le « compagnon céleste », qui, parti dans le « blanc » d’après le récit, laisse à un survivant un souvenir scatologique.

J'E.

11 octobre 2010

Brigitte Luciani, dessin de Colonel Moutarde," L'espace d'un soir", Delcourt éditeur




L’espace d’un soir est l’espace des 4 niveaux d’un immeubles, pendant une « soirée ». Chaque étage a sa « bande », son niveau dans 4 niveaux des planches, d’un bout à l’autre du récit. Une bande dessinée est une suite de cases, de mouvements immobiles : la disposition des cases et dans les cases crée le mouvement ; les espaces de L’espace d’un soir, qui se confondent en dessin aux espaces de l’immeuble, permettent le mouvement dans le mouvement (passages de personnages et du lecteur entre les étages, entre les scènes. La première planche (voir image) installe l’escalier, à gauche du récit, l’escalier est partie du blanc de la bd.
Le mouvement immobile des cases est aussi le mouvement dans les cases, comme (voir image) dans ce « strip » des enfants couchés :
1ère case : le garçon à gauche, 2e case : la fille à droite, 3e case : inversion, fille à gauche, garçon à droite : 2 premières cases de l’un sans l’autre : la 3e réunit les deux personnages , et l’inversion des personnages est mouvement d’installation dans le sommeil.

J'acques Estager

21 septembre 2010

Des suites de cases ou bandes dessinées
















Patrick McDonnell, Mon maître, ce héros, Les Humanoïdes associés éditeur
plusieurs ouvrages de l'auteur américain Patrick MacDonnell prennent pour principaux personnages un chien et un chat amis, Earl et Mooch, dont 'Mon maître, ce héros'; ce sont des suites de strips (une ou deux « lignes » de cases, au maximum une planche), en noir et blanc ou en couleurs : toujours cette ligne claire des auteurs américains de strips, de Charles M. Schulz (Snoopy...) à Bill Watterson (Calvin et Hobbes) ou Patrick Mcdonnell; sobriété du dessin, c'est à dire la plus grande signification, traits et gestes, dans le dessin le plus simple; aussi sobriété dans les récits puisqu'ils sont courts et que tout dans la disposition des cases et dans les cases fait immédiatement sens et, comme dans l' image, où le récit est « clairement » en miroir, les cases, immobiles et remplacées les unes par les autres, sont plus que jamais sujettes à « arrêt sur images », arrêt de la lecture, retour aux phrases, approfondissement du sens.

Earl est triste, son premier et d'ailleurs seul et maternel secours c'est son maître; tout le récit - de Earl couché à Earl couchée - est dans la symétrie absolue des cases, autour de leur centre, leur immobilité : entre auteur, bande dessinée et lecteur, il y a toujours, et remarquablement ici, mouvement qui est immobilité, suite de cases immobiles, suites et arrêts de la lecture; dans cette suite : première et peu après et tout de suite (de par la relecture aussitôt) dernière cases sans bord, venue du blanc d'avant le récit, entrée du récit; sortie dans le blanc d'après le récit (à la relecture, le blanc de la fin déborde sur le blanc du début, autour de l'immobile et circulaire suite des cases pourvues de leurs cadres; le noir de la bulle de la première case disparaît du blanc; on peut aller plus loin, comme revenir au noir de « m'man » qui déjà, maintenant est dans le blanc d'après; voilà deux blancs, ou encore : le blanc court sous les cases de la première à la dernière; dans le dessin, les traits du dessin des personnages les changements font sens : le dos rond de Earl de la troisième image devient le dos creux avec tête haute de la troisième image à partir de la fin; au milieu, les deux moments de la « scène capitale » du récit; les « deuxièmes » images ont et vont accentuer les expressions de peine et de bonheur : dessin de la tête de Earl, l'arrondi de son spleen, puis ses oreilles dressées, et le même regard (deux ronds) transformé par les oreilles redressées; mais encore, voilà deux instantanés, isolés encore par la couleur du fond, comme de portraits, qui se répondent, cases qui se répondent, de loin, et de près, l'une à l'autre.

Jacques Estager

1 septembre 2010

OLAV H. HAUGE

Jacques Estager qui revient sur la scène poétique avec " Je ne suis plus l'absente" qui paraît ce mois aux Editions Lanskine m' a aimablement adressé les poèmes d'Olav H. Hauge (1908-1994) "Nord profond, publié par les Editions Bleu autour avec des photos de François Monnet. Les photos sont magnifiques, les poèmes sont des sortes d' Haïkus du nord. J'en ai extrait deux:

Vers

Si tu fais un vers
qu'un paysan trouve à son goût
sois content.
Un forgeron gardera son mystère.
Le plus difficile, c'est de plaire
à un menuisier!


et le plus connu:

C'est le rêve

C'est le rêve que nous portons
que quelque chose
va arriver,
que ça doit arriver-
que le temps va s'ouvrir
que le coeur va s'ouvrir
que les portes vont s'ouvrir
que les sources vont jaillir-
que le rêve va s'ouvrir,
qu'au point du jour
nous glisserons sur la vague
vers uns anse
dont nous ne savions rien.


P de B








11 juillet 2010

JE NE - ANTOINE EMAZ

« Je ne », je ne peux parler, je ne peux dire, je n’ai pas les mots, je n’ai plus d’histoire, je n’existe pas ou plus, ailleurs peut-être…

Le texte d’Antoine Emaz parle de cet autre, celui qu’on rencontre parfois, l’étranger, l’immigré, le « visage comme retourné dedans », celui qui « n’existe pas dans cette langue », expérience du néant, du silence, « vie sans éclat/ ni vague ni bruit vie/ close comme bouche » dont le visage seul traduit la douleur, le vertige.

Et de cette impossibilité surgit la violence de celui qui ne peut parler, de celui qui ne sait comprendre, révolte. Le manque de mots ouvre sur l’abîme et « seulement la peur d’être là/ sans lieu/ à tort ».

Ecriture syncopée, hachée, articles escamotés, violence d’une langue française devenue soudain un peu étrangère.

Comme toujours aux Editions En Forêt/ Verlag im Wald « Je ne » est publié en plusieurs langues, ici le français, l’arabe et l’allemand. Et nous faisons à notre tour l’expérience de l’incompréhensible face à cette écriture arabe si différente, et « nous ne » pouvons lire.

"Je ne"

Antoine Emaz

Editions En Forêt /Verlag im Wald

Collection Sentiers

5 euros

C.T.

29 juin 2010

LE PLAC’ART et BERNARD PLOSSU

En marchant dans la rue de l’Ancienne Comédie, à Paris, près et de l’Odéon et du Procope, je me suis arrêtée dans une petite boutique, et d’ailleurs, est-ce ainsi que cela devrait s’appeler ? C’est un couloir ouvert à tous vents, sous un porche. Des étagères et des caisses posées à même le sol regorgent de livres sur la photographie. Cette minuscule librairie, car elle ne doit pas faire plus de 5 mètres carrés, s’appelle, non sans humour," le Plac’Art photo".

En fouillant, j’ai trouvé de nombreux catalogues d’expositions françaises et étrangères et notamment de vieux catalogues des Rencontres internationales de la photographie d’Arles intéressants pour la variété et la richesse des photographes présentés et des thèmes abordés.

J’ai aussi découvert un remarquable livre de Bernard Plossu, The African desert, publié par The University of Arizona Press, Tucson. Une introduction du photographe décrit son rapport au désert qui remonte à ses 13 ans, quand son père l’avait emmené au Sahara. Puis il a fait de nombreux autres voyages, dans le sud marocain , au Sénégal et en Mauritanie, en Egypte et en Syrie. Les photos de ce livre ont été prises dans les années 1970.

Traces de pyramides, ruines d’un village, bergers, jeunes filles souriantes, femmes cherchant de l’eau, hommes marchant à l’ombre des murs blancs, bédouins discutant et leur chameau, rassemblements sous un arbre ou près d’une maison, dans le désert de Bernard Plossu, l’homme est présent partout. Et s’il semble avoir disparu de ce vaste paysage, une bouilloire oubliée sur le sol, un bâton abandonné, empreinte d’un campement déserté le font réapparaître en creux.

Pas de lumière glorieuse, mais des harmonies de noirs, de gris avec parfois l’éclat du blanc d’un mur ou d’un vêtement.

Le temps s’est arrêté et une tristesse émane de ces images qui semblent déjà venir du passé, témoignage d’un monde en train de disparaître.

Le plac’art photo, 5, rue de l’Ancienne Comédie

75006 Paris

C.T.

22 juin 2010

ALBERT ANGELO, DE BS JOHNSON, AUX ÉDITIONS QUIDAM TRADUIT PAR FRANÇOISE MAREL

Déconcertant (de sincérité) dirait un Anglais (de duplicité), cette fiction autorisée par l'auteur lui-même est une plongée dans la vie d'un architecte, Albert Angelo, qui fait le professeur remplaçant dans des banlieues défavorisées de Londres pour gagner sa vie et oublier son amour pour Jenny qui l'a plaqué.

Il est grand, gros, blond, cultivé, intelligent, vif, sensible. Il ne s'en sort donc pas trop mal avec les garnements effroyables qu'il a sous sa férule. Il ne sait pas s'il doit entrer dans sa propre histoire pour oublier son malheur ou s'il convient de sauter ce compromis narratif pour pouvoir faire ressortir l'atroce vérité qui est la sienne. Alors il aligne les procédés littéraires comme on enfile des perles avec talent. C'est drôle et pathétique. Il va jusqu'au trou dans la page "fenêtre sur le futur… pour attirer l'attention sur les possibilités de sa théorie sur la mort et la poésie".

"Lorsque Jenny est partie, m'a trahi pour un infirme à qui elle s'imaginait être davantage nécessaire, ma mère a dit de ne pas m'en faire, qu'il allait peut-être mourir et qu'elle me reviendrait" (page 29).

"J'me réveille avec le gourdin, faut que je soulage ça… J'en suis pas encore au gingembre, je me rappelle qu'après m'être fait jeter par Jenny, ça a duré trois semaines, impossible de bander, ça fait très mal, ça touche au plus profond, au plus fondamental, c'est ce que provoque la trahison sexuelle, elle frappe le principe même de l'homme, l'intégrité elle-même de l'identité masculine. Ah ah ah…". "Je déteste ce genre de femmes, les adeptes du tri sélectif. Je lui donne la chance de bénéficier de la totalité de ma personne, ce n'est pas rien, et elle, elle fait sa mijaurée, OK pour la conversation, OK pour la compagnie, mais le cul, non merci… Je déteste la demi-mesure. Avec moi c'est tout ou rien. Et en général, c'est rien" . "Oh, je sais très bien qu'il vaut mieux ignorer si l'on veut posséder, mais je refuse ce subterfuge". Typique ! ce mec frustré dira la commentatrice attentive.

"Un après-midi, pendant les vacances d'été, on était allés jouer au tennis près de chez elle, les autres nous avaient laissés seuls et j'avais eu envie d'elle toute la journée, Jenny, alors je l'avais prise dans mes bras sans crier gare et l'avais emmenée dans sa chambre, je lui avais fait l'amour rapidement, sérieusement, presque violemment, et je me rappelle qu'elle était tout particulièrement fermée, étroite, ce jour-là, ensuite, elle avait dit, je veux que tu me fasses toujours l'amour comme ça, mon chéri, surtout, ne change rien. Ce qui n'était pas du tout ma technique habituelle, moi qui apprécie tant les formalités, les préliminaires, la tendresse, les innocences, pour elle en revanche, l'impromptu était source de plaisir. Inoubliable ?"

L'architecte souffre, on l'a vu, de stress sexué, ab norme et douloureux. Il souffre de l'inadéquation de sa sensible intelligence avec son corps, excroissance pressée, bousculée par lui-même. Il est tout d'abord son propre oppresseur. Mais le monde le lui rend bien. "Je ramasse de manière totalement compulsive les trombones. La question à poser est plutôt la suivante : dois-je me sentir obligé d'offrir couvert et gîte à n'importe quel bout de ferraille abandonné par hasard (si ç'en est un) dans la rue ?" Grave question. Voilà ce qui arrive quand le poète est obligé de se déguiser en architecte pour trouver un métier de professeur remplaçant dans des zones défavorisées où les élèves sont des caïds effroyables et violents.

"Les poètes sont les seuls encore à éprouver un quelconque intérêt pour la poésie, aucun poète n'a jamais vécu de sa poésie".

"Dans la vie, du mieux possible, il faut que je l'écrive, il faut que j'aiguise la vérité, pas le choix, même si c'est aussi un supplice que d'écrire pour passer le temps dont j'ai trop, le temps dont j'ai plus qu'assez, car pour moi la fin ne viendra jamais assez vite, tant que ce n'est pas moi qui la provoque, mais en attendant il faut que j'écrive pour passer le temps…" .

Il faut noter que BS Johnson s'est donné la mort à l'âge de quarante ans. C'est donc là un roman auto fictif avec de très beaux passages d'une grande simplicité et de belles sophistications tout à fois.

À la fin de l'année, Albert Angelo propose à ses élèves d'écrire ce qu'ils pensent de lui en toute liberté et sans répression. Voilà ce que cela donne : "Ce que je pense de Monsieur Albère (dit Bébert la Morve), faux jeton de Juif , espèce d'enc. de ta Race, espèce de cul cul-le-youpin. Sale chien. En gros, vous êtes stupide et vous êtes un gros enculé de balourd de crétin de youpin à tête de cul". "Il a plus grands yeux grand ventre". "Dé fois, oan suis pas et oan fé comme cil été pas la et dé fois j'medi qu'il doit avoir envi de baiser les bras et de tout laiser tombé mais il père sévère qu'en même". "Il frappe que les garçons, alors j'suis contente de ne pas être un garçon" . "Je pense qu'il est car éman méchan". "Monsieur Albert et gros et il a les cheveux blonds, il se moque toujours des garçons mais jamais des filles parce qu'il choigne trop".

Albert est un immature pressé, sympathique et triste. Tout est possible, il y a une belle liberté pessimiste dans ce livre vivifiant à la sexualité harassée, au coïtus intempestif . Il nous présente une grammaire du monde, incohérente, invisible et tenace.

À la fin, BS Johnson va désintégrer son roman en nous faisant le coup de "voilà comment j'ai écrit ce livre".

"Je ne me suis jamais tapé une fille qui s'appelle Jenny, elle, c'était Muriel qu'elle s'appelait, Muriel… Je suis heureux d'être enfin débarrassé du fantôme de Muriel". Albert Angelo est un foutoir organisé, contemporain, adolescent et violent. Pour BS Johnson, raconter des histoires, c'est raconter des mensonges, et lui veut dire la vérité sur son expérience, sur sa relation à la réalité, sur le fait d'être assis là à écrire, à essayer de dire quelque chose sur l'écriture, sur le fait qu'il n'y aucune réponse à la solitude et au manque d'amour. En ceci BS Johnson est poète car pour lui le poète est « un distributeur de vérité ».

P de B

11 juin 2010

MIGRANTE EST MA DEMEURE , Nils-Aslak VALKEAPÄÄ, éditions Cénomane, 29 euros

Migrante est ma demeure est l’œuvre de Nils-Aslak Valkeapää, qui est, nous dit l’éditeur, « le chantre de la pan-laponie, le chef de file des poètes-sculpteurs et des chanteurs-musiciens sames ». Les Sames, comme je l’ai découvert à cette occasion, sont les gens nés en Laponie.

Ce livre est composé de trois recueils qui ont été publiés initialement avec des couvertures aux couleurs du drapeau lapon : jaune, bleu, rouge.

Le premier, intitulé « les nuits de printemps si claires » évoque dans des poèmes de quelques vers aux mots simples, le paysage, la nature au fil des saisons qui passent.

« Les nuits de printemps sont si claires

si claires

Le cœur solitaire bat la chamade

Ses pensées le brûlent. »

Steppes venteuses, nuit lumineuse de l’été et celle, interminable, de l’hiver, mouettes, cygnes, élans « et ce vieux chien sur le plancher qui s’étire et soupire de plaisir »…

Dans le deuxième recueil, « Chante gazouille Grelot-des-Neiges », Valkeapää fait surgir les Sames d’Antan, peuple nomade et courageux, ceux :

« qui tiraient parti du moindre rien

comme ils savaient déjà

façonner fourrures lacets et mocassins d’été

faire griller sauter sécher

l’appétit venait s’il venait

mais la faim n’avait pas droit de cité… ».

Sagesse et respect du monde qui leur donnait subsistance mais aussi confrontation avec la civilisation dominante du blanc dont le poète ne reconnaît ni la préséance ni le besoin.

Enfin, le troisième recueil, « Une source aux veinules d’argent » parle de différentes populations autochtones, ses frères, les Amérindiens, les Inuits, les hommes du Quart Monde. C’est un hymne à la différence au respect de l’autre, de ses traditions et de ses croyances.

Pourquoi parler de ce livre dans ROBERT LE DIABLE? Valkespää avec sa langue précise et naturelle, évoque et même invoque la nécessité pour une civilisation de concilier valeurs ancestrales et modernité au risque, si elle ne le fait pas, de disparaître. Ne pas se laisser hypnotiser par la technologie sans pour autant refuser le progrès. Cette question est de première importance pour nous aussi et la réponse qu’apporte le poète est une ode à la vie, à la fraternité, à l’amour.

Pourpre vespéral

Des cimes de bouleaux ondoient sur fond de ciel

Un rai de lumière filtre sur le chenal

L’indicible reste inexorable

Malgré tout


Catherine Tourné

7 juin 2010

Les naufragés du fol espoir créé par Ariane Mnouchkine

Le Théâtre du Soleil, dernier rempart d’un théâtre collectif et réjouissant, situé à la Cartoucherie de Vincennes, et créé par Ariane Mnouchkine en 1964, présente depuis quelques semaines son nouveau spectacle : « Les naufragé du fol espoir », librement inspiré d’un roman posthume de Jules Verne. Mais s’acheminer vers le temple de la reine Ariane n’est pas se rendre dans n’importe quel théâtre : le rituel est immuable, et on aime à le revivre inlassablement, d’années en années, de spectacle en spectacle. A la sortie du métro, la navette, un ancien bus vert et blanc aux fauteuils en cuir, attend les spectateurs. On essaye d’attraper la première navette, une heure avant le spectacle ; arrivés à la Cartoucherie, encore quelques mètres à parcourir avant d’atteindre l’entrée du théâtre où nous guette Ariane, en personne. C’est elle en effet qui déchire les billets…car au Soleil, tout le monde fait tout ; ensuite il faut se précipiter pour réserver une place, les billets n’étant jamais numérotés. Une fois cette tâche accomplie, on se restaure dans le grand hall du théâtre, repeint et décoré en fonction de l’atmosphère du spectacle, aujourd’hui à la manière d’une guinguette début de siècle ; les comédiens servent les assiettes ; l’ambiance est joyeuse. Il est alors temps de se rendre dans la salle, au passage, un petit coup d’œil dans les loges des comédiens, toujours à vues, sous les gradins ; les premiers rangs ont droit aux couvertures d’usage, car, malgré le joli temps de ce mois d’avril, « vous risquez d’avoir un peu froid » nous dit-on.

Le spectacle est un émerveillement. Pendant quatre heures et demie, la trentaine de comédiens nous embarque dans un voyage magique. Cela se passe dans une guinguette où une équipe de cinéma, composée essentiellement du réalisateur et de sa femme, décide de tourner leur dernier scénario. On est à la veille de la guerre de 14 et tous les habitués et les employés de la guinguette sont conviés à participer au film. Nous assistons donc au tournage d’un film muet, avec changements de décor, effets spéciaux avant l’heure, l’illusion est créée, magnifiquement. Un rêve d’enfant, un rêve de théâtre.

Les comédiens, comme toujours chez Mnouchkine sont d’une générosité et d’une justesse inégalable et rarement égalées. Pourtant, quasiment muets (puisqu’ils tournent dans un film muet – les mots que leurs lèvres dessinent sont projetés sur un drap blanc), ils investissent le grand plateau du Soleil avec une énergie irradiante. Le public se crée, la communauté des acteurs et des spectateurs vibre et s’émeut à chaque nouvel épisode. Le temps est suspendu et nous comprenons et ressentons tous que nous vivons un moment exemplaire. Un moment grave aussi, car au milieu du rêve, Ariane et sa troupe nous rappellent qu’en d’autres temps une guerre éclata, qu’elle fît des ravages terribles et qu’elle fut l’un des maillons de la seconde qui dévastera le monde encore plus terriblement. Le message est simple, mais parfois essentiel à rappeler : fraternité…observons-nous et respectons-nous les uns les autres et donnons-nous, comme les comédiens le font pendant ce marathon théâtral. Au final, ils sont épuisés et nous les applaudissons sans fin, sans retenue, émus et souriants. Heureux, très heureux.

Tout en sachant qu’il est quasiment impossible de nos jours de produire un spectacle avec autant de comédiens, de décors, de costumes etc. et qu’il est triste de le constater. Tout en espérant que la symbolique des comédiens muets, au-delà de la poésie du procédé, ne soit pas concrètement efficace dans l’avenir : muets parce qu’ils auraient trop parlé et parce qu’on ne voudrait plus qu’ils s’expriment. On ne peut s’empêcher de voir dans ce mutisme la métaphore d’une culture muselée. Ariane résiste, merci Ariane.

Pierre Katuszewski

30 mai 2010

Deux Haikaï

Pétrifiée, noircie,

elle corne "Adieu monsieur Séguin",

la chèvre dans la brume



La grenouille effarée de néant,

la rosée du matin,

chagrin


Catherine Rodière

29 mai 2010

LITTERATURES de Vladimir Nabokov ( Bouquins 2010)



La lecture est un exercice de jeunesse appris dans les chambres froides de mon enfance.

C’était au temps où je passais les après-midi de mon adolescence le regard absent à fixer les étagères vides de la bibliothèque familiale. C’était au temps où la ville aux intonations borroméennes grossissait à une vitesse incontrôlée, vomissant du béton armé au coin des rues sous le regard obscène de quelques passants. Je devinais derrière le rideau tiré du bavardage ambiant, le privilège et le bonheur de la solitude. Je cavalais au plus loin de l’incompréhension environnante et je lisais quelques pages de. Gide. Dostoïevski. Leopardi. Montale. Assis sur le bord du sentier périphérique. Allongé dans la cour municipale de la bibliothèque cadastrale. Installé inconfortablement dans la courette pénitentiaire de l’immeuble d’en face. Jamais tout à fait emballé par le roman d’aventure roman de genre roman tout court. Jamais tout à fait épris d’illusion. Jamais cru d’une fiction qu’elle fictionne réellement. Cloué au sol. Fermé à double tour dans les caves pourrissantes des années 1990, je lisais tout simplement.

Je marche aujourd’hui au pas d’une inexistence silencieuse. Un livre à la main une valise dans l’autre. Je parcours les chemins sombres d’un être que je ne suis pas. Frôle de ma propre personne l’impouvoir et l’incroyance. Découvre d’une lecture quotidienne l’expérience d’un vide sidéral, d’une absence certaine.

Il n’est pas de mots qui vaillent ni d’histoire qui tienne. Il n’est rien qui advienne rien qui m’appartienne.

« En fait toute fiction est fiction. Tout art est mensonge. Le monde de Flaubert, comme celui des grands écrivains, est un monde imaginaire, qui a sa propre logique, ses propres conventions, ses propres coïncidences...Toute réalité n’est qu’une réalité comparative ; toute réalité donnée, la fenêtre que vous voyez, les odeurs que vous percevez, les sons que vous entendez, n’étant pas seulement dépendante d’une sommaire acceptation des données des sens, mais dépendante également de divers niveaux d’information. Flaubert peut avoir fait figure d’auteur réaliste ou naturaliste il y a cent ans…Mais le réalisme, le naturalisme ne sont que des notions comparatives…Les "isme" s’en vont, les "istes" meurent ; l’art demeure » (212-213).

De l’œuvre je ne retiens que l’enchainement poétique, le débordement stylistique, le déplacement sémantique.

J’exècre l’universel et l’invariant ; l’imagination, les mystères et les symbolismes mal dissimulés la morale de l’histoire avant tout.

« Je tiens tout d’abord à insister sur un point essentiel : si "Jeckyll et Hyde" a jamais été dans votre esprit une sorte de roman policier, ou un film, je vous en prie, oubliez complètement, chassez de vos mémoires, effacez, désapprenez, consignez à l’oubli toute idée de ce genre…Franchement, je ne suis pas de ces professeurs qui se vantent naïvement d’aimer les romans policiers – ils sont trop mal écrits à mon goût et m’ennuient à mourir. Et l’histoire de Stevenson…ne tiendrait pas debout en tant qu’histoire policière. Ce n’est pas davantage une parabole ni une allégorie, car ce serait, dans un cas comme dans l’autre, une faute de goût. Elle possède cependant un charme particulier et bien à elle, si nous la considérons comme un phénomène de style » (252).

Il me tarde de déserter le commentaire de l’œuvre, l’enseignement, l’éthique, le postulat, l’éjection critique. De l’instant de compréhension j’oublie la prétention et l’arrogance et m’oublie au passage ou tente de. Je vogue sur les mots, consonne les pages d’un souvenir qui s’enfouit demeure absent à ce monde grandeur, tourne la page, recommence.

Je ne retiens de la lecture que la lecture elle-même et je me souviens.

C’est la leçon de Nabokov.

Littératures de Nabokov nouvellement paru dans la collection Bouquins contient ses conférences et textes sur Flaubert, Dickens, Stevenson, Tolstoï, Gogol, entre autres. L’ouvrage est précédé de la brillante et stimulante préface de Cécile Guilbert.

Massimo Prearo

21 avril 2010

8 avril 2010

Hilda Doolittle, Pour l'amour de Freud.


Les éditions Des femmes republient sous le titre Pour l'amour de Freud les textes de Hilda Doolittle (H. D.), Écrit sur les murs, 1944 et Avent, 1933, ainsi que la correspondance entre H. D. et Sigmund Freud.

H. D. est, écrit une des éditrices : "une de ces femmes de la Rive gauche, écrivaine, éditrice, libraire, journaliste américaine et anglaise qui ont nourri de leur énergie créatrice le grand mouvement de la modernité en nos pays du début du vingtième siècle".

Romancière et poète d'avant garde, participant à l'aventure de l'imagisme, amante d'Ezra Pound entre autres, mère, bisexuelle, liée avec Bryher, riche héritière, amie de Joyce et d'Hemingway qui contribua avec Sylvia Beach à la création de la librairie Skakespeare and C°, lesbienne moderne, amie de D. H. Lawrence etc etc. Nous n'allons pas rentrer ici dans des détails biographiques.

Il s'agit de l'analyse que H. D. a pratiquée avec Sigmund Freud à Vienne.

La question de la sexualité féminine, si énigmatique pour Freud, est évoquée dans la savante préface d'Elizabeth Roudinesco. Anna Freud, écrit-elle, avait été détournée par son père et psychanalyste de son désir de devenir lesbienne, l'incitant à sublimer sa pulsion en l'engageant dans un travail intellectuel intense. Elle finit par se maquer avec Dorothy Tiffany Burlingham, preuve que la sublimation n'avait pas été totalement réussie, mais ce n'est pas le sujet exact de notre propos.

Après avoir commencé une cure à Londres avec une kleinienne, Mary Chawick, Hilda Doolittle avait l'impression d'être agressée par une sadique qui ne comprenait rien à la création littéraire. Elle alla voir Sachs, qui lui proposa de contacter Sigmund Freud à Vienne.

Freud l’accepta en séances quotidiennes du 2 mars 1933 jusqu'au 15 juin 1933. Elle avait pris une chambre à l'hôtel Regina, à Freiheitsplatz à Vienne, elle avait quarante-sept ans et se rendait tous les jours à Berggasse 19, Wien IX. Elle finit par interrompre sa cure bénéfique car elle ne supportait pas le spectacle de la montée du nazisme en Autriche. "Il vaut mieux, écrit-elle, subir une analyse sans succès ou "retardée" plutôt que révéler à ciel ouvert la terreur réelle que m'inspire la menace latente des nazis".

Le texte Écrit sur le mur, plus tardif, date de 1944 est retravaillé, réécrit, alors qu'Avent, rédigé dans le feu de l'analyse représentye des notes des notes d'analyse.

Ce que nous faisons ici, quant à nous, ce sont de simples notes de lecture.

MORT DE LA PERSONNE

Il y a un caractère effrayant et interminable dans l'analyse où le concept domine, broie et finalement beaucoup d'analystes essaient d'adapter le contenu analytique de leurs patients aux concepts freudiens à tort et à travers, ou de façon excessive.

Freud, écrit Hilda Doolittle, « utilisait rarement ces termes techniques dont on abuse plutôt maintenant, inventés par lui et encore élaborés par un nombre croissant de médecins psychologues et neurologues qui forment le corps quelque peu redoutable de l'Association Internationale de Psychanalyse. »

« Un jour, j'essayai d'expliquer un sujet sur lequel mon esprit hésitait entre deux voies, je demandai : "je suppose que vous diriez qu'il y a matière à ambi valence", et comme il ne me répondait pas, j'ajoutai : "dites-vous am-bi-valence, je ne sais pas si l'on prononce am-bivalence ou am -bi-valence." Le bras du Professeur se tendit en avant, comme il avait l'habitude de le faire quand il souhaitait souligner une trouvaille ou focaliser mon attention sur quelque point. Il dit, de sa manière curieusement ironique et désinvolte : "savez-vous, je me le suis toujours demandé moi-même. Je souhaite souvent de pouvoir trouver quelqu'un qui m'expliquerait ces choses."

Écrit sur le mur est réécrit après, Avent sont des notes au jour le jour, on l’a dit plus haut. Nous parlerons ici des deux indifféremment.

"Je ne peux pas parler des choses qui m'inquiètent réellement. Je ne peux pas parler à Sigmund Freud, à Vienne, en 1933, des atrocités commises sur les Juifs à Berlin". "Il y avait d'autres croix gammées. Maintenant, elles étaient dessinées à la craie ; je les suivais en descendant la Berggasse. Comme si elles avaient été tracées sur le trottoir spécialement pour me rendre service. Elles conduisaient à la porte du Professeur".

Il s'agit pour HD de poursuivre sa quête, alors Freud « écoute le travail de son esprit ». Dans son bureau une fois, une seule fois il impose sa loi : "je n'exige qu'une chose de vous - l'estomac de Hilda Doolittle se contracte - je vous en prie, jamais, je veux dire jamais, en aucun moment, en aucune circonstance, n'essayez jamais de me défendre, si et quand vous entendez des remarques injurieuses sur moi et mon travail".

Puis il s'explique soigneusement : " Vous ne ferez de bien ni à moi ni à mon travail, car l'antagonisme, une fois qu'il a assuré sa prise, ne peut pas être déraciné à partir de la surface. Il se développe, d'une certaine manière, encore plus profondément à force de discussions enflammées et de remarques blessantes(…) Mais si le sujet est contourné, l'agresseur pourra oublier sa colère – ou, plus tard, son inconscient pourrait trouver un autre objet sur lequel appliquer ses tentacules…"

Freud est une sage-femme de l'âme( dit H.D), il préférait être une sage-homme : "nous ne savons jamais ce qui est important ou ce qui ne l'est pas, sinon après coup" et encore "nous devons être impartiaux, nous regarder nous-même avec loyauté".

Il y a des secrets dans ce livre que je ne divulguerai pas.

"En analyse, la personne est morte, après que l'analyse est terminée". En analyse, redit Freud "la personne est morte quand l'analyse est terminée, aussi morte que votre père ».

La question est : la démarche qui conduit à l'analyse, c'est-à-dire à la mort de cette personne que l'on a choisi d'achever, qu’en reste-t-il sur la scène après ladite mort : mort de la personne ?"

Freud, qui avait soixante-dix-sept ans lorsque Hilda Doolittle, qui en avait quarante-sept, a commencé son analyse, sera mort lorsque l'analyse de H. D. sera terminée, aussi mort que le père de Hilda. Voilà qu’on n’a jamais achevé et ainsi l’on vit.

La personne est morte quand le « père-personne » est mort, aussi morte que le « père-père ». Dans ses lettres à Bryher H.D. appelle Freud « papa ».

L'analyse est interminée lorsque la personne n'est pas morte, si personne ne meurt, personne ne termine. C'est une réflexion sans fin.

Il n'est pas facile de parler des textes de Hilda Doolittle, car il s'agit de subtiles complexités, d'atmosphère (« Stimmung ») d'où le sens n'est pas exclu sans pour autant être convoqué comme à l'habitude par les esprits rationnels.

On est dans le magique réfléchi, à deux doigts de la ruine du monde, il est difficile de se refaire. "Nous sommes ici aujourd'hui dans une ville en ruines, un monde en ruines, semble-t-il au-delà de la rédemption ».

LES CHIENS DE FREUD

"Aujourd'hui il y a des tulipes rouges sur la célèbre table où se trouvent, en rang ou en demi-cercle, Osiris, Isis, Athéna et les autres avec le Vishnou en ivoire au centre. Le Professeur est passé dans l'autre pièce, il veut me montrer un autre chien. Il me rapporte un chien en bois cassé. C'est un jouet trouvé dans une tombe en Égypte. Je lui dis que le seul chien égyptien dont je me souvienne est au Louvre ; le chacal sur la bannière était-il un chien ? L'unique chien égyptien était exactement comme le Wulf de sa fille Anna. »

« Oui (ai-je répété), la cathédrale de mon rêve était Sigmund Freud. Non "a-t-il dit, pas moi – mais l'analyse". C'est, comme il l'a dit de mon grand-père, "une atmosphère".

"C'était l'amour même de l'humanité qui fit du Professeur ce gardien de la porte. La croyance en la survie de l'âme, en une vie après la mort, écrivait le Professeur, c'était le dernier et le plus grand fantasme, la réalisation du vœu gigantesque qu'a construit à travers les âges l'image élaborée et détaillée d'une vie après la vie".

"Jusqu'à ce que nous ayons accompli nos douze travaux, semblait-il répéter, nous (l'humanité) n'avons pas le droit de nous reposer sur le coussin de nuages des fantasmes et des rêves concernant une vie après la vie. »

Nous sommes tous des maisons hantées, Freud, nous sommes tous des maisons hantées…

Freud avait des chiens. Yofi, sa petite lionne Chow Chow, assistait et était présente durant les analyses, enroulée à ses pieds. « J'ai mon protecteur », disait-il, J'ai été contrariée, à la fin de ma séance, dit H.D. quand Yofi se promenait partout, que je sentais le Professeur plus intéressé par Yofi que par mon histoire. Nous avons "parlé de Yofi". Je l'ai interrogé sur le père de Yofi. Yofi est sur le point d'être mère. Il m'a dit que le premier mari de Yofi était un Chow Chow noir et que Yofi a eu un bébé noir ; "aussi noir que les diables". Il est mort à l'âge de neuf ans. Maintenant, le nouveau père est doré comme un lion, et le Professeur espère que les enfants de Yofi survivront cette fois. Il dit que s'il y a deux chiots, les propriétaires du père en auront un, mais s'il n'y en a qu'un, "il restera un Freud".

Le Professeur m'a dit, il y a quelques jours, que "s'il vivait encore cinquante ans il resterait toujours aussi fasciné et curieux devant les caprices et les variations de l'âme ou de l'esprit humain".

De nouveau, le Professeur m'a demandé si je "préparais" mes séances avec lui. Il a répété qu'il voulait que le travail soit spontané. Il ne m'encourage pas à prendre des notes, en fait, il préférait que je ne le fasse pas.

C'était avant la bombe, avant les centrales nucléaires, avant la Shoah, et l’on souffrait déjà de savoir, d'appréhender que cela allait survenir…

Quitter la maison, comme un malheur épouvantable, alors même que c'est un lieu de souffrance, on quitte la peur et (subjectivement) la terreur parfois pour le monde extérieur, pire encore que le dangereux inconnu intérieur.

Nous sommes tous des maisons hantées… finesse des mots délicatement poussés vers nous par H. D. qui prend note de ce qu'elle a dit par le travers, ne se pliant pas au désir du Professeur.

Il se penche avec elle sur les statuettes grecques, sur l'archéologie en ce qu'elle aide à décrypter le serpent, le chardon dont elle a rêvé. On devine les effets de détails infimes et signifiants qui conduisent à des tissus de lumière dans les méandres mixtes de ces temps révolus. Il y a là une merveilleuse suspension très proche de la création littéraire, mais cette fois décomposée avec témoins et porteurs d'un sens supposé explicitable.

Il y a danger, on le voit, à l'élucidation et justement la position de H. D. est de prendre des notes malgré tout, autorisée qu'elle est par sa position d'avoir franchi la ligne malgré les interdits du temps. 1933, Vienne, Freud, elle est venue prendre une leçon d'anatomie en dépit de l'atmosphère du moment. Le tiers exclu s'invite sans cesse dans la danse mais il ne se manifeste pas par l'histoire qui n'a pas besoin de la sensibilité des mots, ni même des rêves pour préempter à l'entour le monde qui court à sa perte.

H. D. fait preuve d'une sublime humanité "dans mes rêves, il me semble qu'aucun argument ou contre argument n'est capable de gâcher le plaisir que me procure le mot de Freud, le Professeur a lui-même souligné la relation qui existe entre son nom Freud et l'allemand Freüde, la joie. Freud n'était-il pas convaincu depuis toujours que les poètes sont les adeptes du principe de plaisir ? Le plaisir absolu que procure le mot s'exprime ici, avec une puissante gravité. Il est difficile d'écrire sur cet ouvrage d'Hilda Doolittle dédié à Sigmund Freud, médecin irréprochable, parce que tout ce que l'on pourrait dire sera moins fin, moins subtil, moins élégant, moins brillant, moins profond que ce que ce couple original d'amoureux dit par ailleurs, c'est aussi pourquoi cette recension est essentiellement constituée de citations.

P de B