23 mars 2014

Petit poème de Safiétou Sakala

J'ai rencontré Safietou Sakala  lors de la remise des prix de Poésie en Liberté elle m'a envoyé ce poème
il y a quelques jours

"Voici un petit poème que j'ai écrit en octobre passé, après avoir assisté à une exposition de photos (Ananias Leki Dago).
L'image jointe va avec le poème !" 



hebeen Blues.

Et j'imagine aisément
Sous leur chapeaux et sous leurs allures nonchalantes            
La profondeur de l'abîme qui les retient.
Il y noie leur âme
Oublions même qu'ils peuvent encore apprendre à nager.
Il y voit leur arme
Contre la vie, contre ce qu'ils estiment être pire
Oublions la que le mal qui ronge de l'intérieur,
N'as pas d'égal.


Shebeen Blues.

22 mars 2014

LES EDITIONS LANSKINE A SAINT NAZAIRE

Très belle lecture vendredi soir  à la librairie l'Embarcadère de Saint Nazaire avec Michaël Glück, Sophie Veiras et votre serviteur.
En présence de Bruno Normand et de CatherineTourné l'éditrice de ce joli monde.
La librairie est très agréable et les  deux jeune libraires   sensibles et attentives à la poésie. Ce qui est  rare et donc précieux!
La veille Michaël, Catherine et  moi sommes allés marcher sur la plage de  Notre Dame des Monts.

16 mars 2014

Ne pas oublier


Le poète iranien Hashem Shaabani exécuté par le régime chiite

tant de raison
indignées
demain autre chose
évadé le souvenir/souffrance
mort
les absent ont toujours tort
tort d'avoir été pendus
d'avoir parlé
chaque jour sans cesse
de s'être levé
le septième jour
salut à toi Hashem Shaabani

brève de bd 1,

Oh ! les filles ! de Sophie Michel (scénario), Emmanuel Lepage (dessin) (intégrale des 2 volumes, Futuropolis, 2013)


Ici, un strip en bas d'une page (figure 1), une halte dans cette histoire de trois enfants, adolescentes, adultes…, merveilleusement (comme à son accoutumée) dessinée par Emmanuel Lepage, l'auteur de La terre sans mal (scénario de Anne Sibran) ou de Muchacho (dessin et scénario) dans la collection Aire libre, chez Dupuis.

J'ai d'abord "lu" ce strip (figure 2) avant l'ouvrage-même, et admiré ce strip seul encore;  il est moment qu'on peut (comme je propose de faire dans  d'autres "brèves de bd") isoler  :  lui-même et son propre récit  : et de l'écriture et de la lecture de bande dessinée.

Toute lecture (non seulement "vue") de l'image de bd se fait (comme ailleurs, dans la lecture courante) de gauche à droite;   ici, dans la succession brève, immobile de trois cases, est représentée cette autre lecture, toujours de gauche à droite, des deux héros  : 

à l'ambiance de calme, de ce bleu qui est tout le décor de la scène, et de l'attitude  d'immobilité de ces personnages en lecteurs, s'ajoute la lenteur même (en trois phases pareilles, glissées de l'une à l'autre) de la progression de leur lecture;  dans cette immobile mise en abyme de la nôtre, de ce côté-ci du miroir (de l'écriture);  dans la discrétion (l'invisible langage) de la représentation;  enfin dans cette lecture qu'ils font eux-mêmes et de gauche à droite  :
         c'est alors à contre-courant de notre lecture de gauche à droite, et l'immobilisant, la calmant encore  : (re)dessinés de case en case plus et plus à notre droite ils tournent la tête de notre droite à notre gauche (leur droite, et naturellement);  sensiblement, donc, notre lecture est par la leur arrêtée, le temps de trois dernières cases d'avant la planche suivante.
Ici, c'est lire purement une phrase de bd, un récit entre ces "virgules" des cadres des cases, quand même sans paroles, dans le  scénario invisible, la disposition en regard des personnages et lecteurs.

Les cases bd sont par essence successives, et immobiles dans leur succession;  la beauté immédiate de cette "parole", et comme invisible, est installée dans l'ellipse de toute parole  -  sauf écrite, invisiblement, scénarisée, mise en lecture d'image (l'image parle en images l'image).

    J'acques Estager



3 mars 2014

j' acques du bruit d'une chaise au foetus astral





            ce la m'est arrivé déjà,  -  l'instant en est universel,  -  çà vient de m'arriver au raclement d'une chaise sur le plancher  :  de me retrouver dans l'une des scènes dernières de 2001 l'odyssée de l'espace  :  lorsque Dave, avant d'être transformé en foetus astral, est assis vieilli à la table du repas offert dans un décor offert,à lui seul l'humanité, par l'intelligence extraterrestre.
            Dave recule sa chaise pour se lever, ayant entendu le bruit...  qu'il venait de faire lui-même  dans la séquence précédente juste auparavant.  Voici, image 1, ce qu'il voit soudain :  dans son avant-dernière métamorphose  :  lui-même à la toute fin de sa vie, le vieillard ultime regardant au ciel;  mais, regardé encore par lui-même silhouetté à nos yeux.
            Cette image d'avant que lui (Ulysse, et plutôt l'humanité-même au-delà d'elle-même) se retrouve immobile dans l'espace, montre (avant le regard du foetus astral, image 2), dit et est l'un des plans d'immobilités de la métamorphose de Dave, jusqu'à  la contemplation...  dans l'amnios astral.


            Le scénariste (ou mieux co-scénariste avec lui) de Stanley Kubrick pour 2001, Arthur-C. Clarke a écrit postérieurement sa version écrite, à plat, où il a perdu, dans un récit de science-fiction... classique, l'essentiel (y compris la musique du film comprise dans l'image) :  le regard et les regards; 
            l'univers de 2001 et qui est l'univers d'une fin dernière de l'homme est les plusieurs successions d'images et de regards (successions liées par apparition du “monolithe', aboutissant à la contemplation finale, absolue;  où le regard du spectateur se confronte seul au regard du foetus astral, dans un même moment (spatial) :  alors pourquoi se séparer de soi et de son regard, de l'Enfant et de son regard ?; 
            dans le récit de Clarke la fin écrite c'est  : 

“Puis [!!]  l'Enfant attendit, ordonnant ses pensées, avec tous ses pouvoirs encore inutilisés.  Il était maintenant maître du monde, et il n'était pas très sûr de ce qu'il allait faire ensuite.
            Mais il lui viendrait bien une idée.”


            Or l'Enfant est enfant et regard premier et dernier, il n'est pas le maître du monde, il est le regard sur le monde dans l'immobilité de la contemplation  :  partagée avec l'univers matériel  :  totalement visuel et visible.  Il n'a nul besoin d'idées, d'action ou de se raconter quelque première histoire; 
            dans 2001, pas de nouveau départ d'Ulysse;  autour de 2001  :  retour de l'humanité (le spectateur  -  et auditeur à l'intérieur de l'image-regard  -) à l'enfant à la fois hors du ventre maternel et dans le ventre universel; 
            pas un geste, l'Enfant est le geste qui est son regard qui est l'espace qui est notre regard;  pas d'intelligence et plus de recherche téléologique ou aventurière  :  tout est compris dans la contemplation immédiate, dans le regard (image 2) de l'Enfant, dans la contemplation de son visage dans sa contemplation à la ronde, à la rondeur, ni sourire ni tristesse  :  rondeur...  universelle, spéculaire, oculaire;
            le calme-même du dehors et du dedans de tout;  le foetus n'a plus à naître, à sortir d'un ventre et à regretter rien de la communion originelle avec la mère, ni à se trouver seul  :  il est tout et la personne de tout  :  et séparé de tout par le regard et rejoint à tout par le regard;  et comme nous;   et sauf que nous sommes dans la salle, et qu'il va falloir sortir, raconter cela, tant bien que mal, à Robert le Diable...

(NB  :  en 1972 est paru Le foetus astral, de Jean-Paul Dumont et Jean Monod, une extraordinaire analyse structuraliste du film)

   j'



2 mars 2014

Mémoire tuméfiée - Colette Klein
Éditinter éditions
Poèmes – 2013 – 15 euros


Le titre s’accroche à l’agonie, angoisse des impossibles retours.
Oubli rendu inopérant… oubli, pardon.
Quel oubli ? Quel pardon ?
Colette Klein, dans ses écrits, redit à satiété la dévastation. Cette mémoire au visage marqué des corps inguérissables. A quoi bon courir, on ne peut pas partir.
Ni cœur, ni arbre simplement les oiseaux qui s’égosillent dans les frondaisons. D’ailleurs sur quel terreau les forêts poussent-elles ? « Les camps demeurent ouverts » « Il ne sert à rien de….»

Méchante ritournelle qui nous hante. Le texte d’une évidente beauté. « Des charniers remontent sans répit »
ne sert à rien de briser les miroirs (Akhmatova).
La poésie est entrée dans le miroir Colette Klein nous prévient : il est déjà trop tard. Néanmoins, elle ne cesse de « réapprendre le vide » et d’habiter ce mot considérant tout de même la progression des arbres et le cri des oiseaux dans le ciel.
« Oublier que l’on vit permet, peut-être, de vivre ». On est aux antipodes de l’hédonisme zen du « respirer », « du cool ».
Mémoire tuméfiée n’est pas un ouvrage « gemütlich ».
« Ni la nuit ni le feu
n’écrivent les poèmes ».
Colette Klein est dans la nuit et dans le feu, à ce titre il convient de saluer sa ferveur.
Le poème est consubstantiel en ce qu’il «  fortifie le silence », la nuit se charge de « brûler le manuscrit » de l’oubli. Ainsi dans un va-et-vient permanent entre l’impossible et la mort, la mémoire tuméfiée souffre, mais vit encore avec une hargne désespérée « pour boire d’un coup tout ce noir qui assiège le monde ».
La poésie, disent certains, commence par la haine de la poésie « Il ne sert à rien d’écrire. » Rien à perdre, c’est un pari. Nous sommes mutilés, tuméfiés.
Y -a t-il même encore matière à pardonner devant l’état du monde ?
Dieu pourrait pardonner, mais le veut-il ? Le peut-il ? Lévinas l’a dit, enseigné même.
Tout disparaîtra. Jusqu’à cette belle poésie qui semble paradoxale, nouée et vivante tout à la fois dans son amertume terrible.
« Tout disparaîtra,
y compris la fougère et le chêne »
qui ne sont pas des vanités bien au contraire, l’ecclésiaste enraciné. Rien n’est vanité, mais tout partira « Des brouillons de nuit tombent au fond des verres ». C’est une poésie de l’effacement, de la disparition. Colette Klein est le gardien des fantômes.




Je ne résiste pas à citer la belle page 48 : 
« Dans la forêt, je mène mes fantômes voir à la lumière diffuse des fougères.
Je les enferme dans le premier arbre venu, éclaté sous les nuages.

Puis, j’incendie le chemin
         afin que personne, jamais, ne sache que mon silence
         camoufle des mots et des mots,
         entassés comme des fagots inutiles.

Des mots parasites et qui troublent l’ordonnance des pierres ».

Il y a une résistance de l’écriture de Colette Klein, ne fond pas, ne se consume pas, se meurt frappée au visage et cette mort, en acte, est poésie « nourrie de cadavre, la mer ne vieillit pas » sorte de désillusion du monde déjà asséché. Comment écrire, créer, après la Shoah, après Staline, le Rwanda, le Cambodge, la Syrie…

Cela ne sert à rien et pourtant.
« Le plus exigu des livres ouvre sur la mer » La mer, la mère, le livre de Colette Klein funambule ouvre sur la mer.

L’énigme des oiseaux suspendus au-dessus qui meurent presque aussi vite que des papillons que l’on oublie et que l’on ne pleure jamais.
Trop tard.

Tu relies ton chant saccadé, scandé d’impossible à ces oiseaux passant au-dessus des cimes des arbres et des effroyables fumées. Tu désespères d’attendre en étant l’invivante alors même que les années défilent en certitude d’avoir encore à vivre, ayant déjà malgré tout vécu « Il est déjà bien tard », pourtant l’étouffement ne vient que très progressivement avec une lenteur torturante. Il y a cette harassante remontée, des charniers que l’on ne peut, ni n’ose remettre, oublier « cela ne s’efface pas ».

En lisant ces beaux poèmes éprouvants et vivants, réalisé qu’il était encore plus difficile de mourir « avec » une raison que « sans » raison (y-a-t-il même une raison quand il y en a une ?) Cette ignoble et impensable haine raciale qui a constitué la Shoah subsiste en ceux qui sont venus après et qui ont continué ou leurs enfants, survivants à la mémoire tuméfiée. Héritant de cela, n’ayant alors qu’un seul devoir de mémoire : « s’effacer dans le rien, disparaître, inhabiter la vie ». Ceux-là (Primo Levi) voudraient s’en détacher et tenter de vivre mais toujours façonnés, détruits, assassinés, brûlés, tués, gazés pour rien, mais non pas sans raison. Ne le peuvent.

Les arbres et les oiseaux demeurent et grandissent. Nuit achevée, silence qui ronge et dissout les anciennes peurs. Il faut résister à cela, pas de pardon à titre provisoire.



Paul de Brancion