21 avril 2010

8 avril 2010

Hilda Doolittle, Pour l'amour de Freud.


Les éditions Des femmes republient sous le titre Pour l'amour de Freud les textes de Hilda Doolittle (H. D.), Écrit sur les murs, 1944 et Avent, 1933, ainsi que la correspondance entre H. D. et Sigmund Freud.

H. D. est, écrit une des éditrices : "une de ces femmes de la Rive gauche, écrivaine, éditrice, libraire, journaliste américaine et anglaise qui ont nourri de leur énergie créatrice le grand mouvement de la modernité en nos pays du début du vingtième siècle".

Romancière et poète d'avant garde, participant à l'aventure de l'imagisme, amante d'Ezra Pound entre autres, mère, bisexuelle, liée avec Bryher, riche héritière, amie de Joyce et d'Hemingway qui contribua avec Sylvia Beach à la création de la librairie Skakespeare and C°, lesbienne moderne, amie de D. H. Lawrence etc etc. Nous n'allons pas rentrer ici dans des détails biographiques.

Il s'agit de l'analyse que H. D. a pratiquée avec Sigmund Freud à Vienne.

La question de la sexualité féminine, si énigmatique pour Freud, est évoquée dans la savante préface d'Elizabeth Roudinesco. Anna Freud, écrit-elle, avait été détournée par son père et psychanalyste de son désir de devenir lesbienne, l'incitant à sublimer sa pulsion en l'engageant dans un travail intellectuel intense. Elle finit par se maquer avec Dorothy Tiffany Burlingham, preuve que la sublimation n'avait pas été totalement réussie, mais ce n'est pas le sujet exact de notre propos.

Après avoir commencé une cure à Londres avec une kleinienne, Mary Chawick, Hilda Doolittle avait l'impression d'être agressée par une sadique qui ne comprenait rien à la création littéraire. Elle alla voir Sachs, qui lui proposa de contacter Sigmund Freud à Vienne.

Freud l’accepta en séances quotidiennes du 2 mars 1933 jusqu'au 15 juin 1933. Elle avait pris une chambre à l'hôtel Regina, à Freiheitsplatz à Vienne, elle avait quarante-sept ans et se rendait tous les jours à Berggasse 19, Wien IX. Elle finit par interrompre sa cure bénéfique car elle ne supportait pas le spectacle de la montée du nazisme en Autriche. "Il vaut mieux, écrit-elle, subir une analyse sans succès ou "retardée" plutôt que révéler à ciel ouvert la terreur réelle que m'inspire la menace latente des nazis".

Le texte Écrit sur le mur, plus tardif, date de 1944 est retravaillé, réécrit, alors qu'Avent, rédigé dans le feu de l'analyse représentye des notes des notes d'analyse.

Ce que nous faisons ici, quant à nous, ce sont de simples notes de lecture.

MORT DE LA PERSONNE

Il y a un caractère effrayant et interminable dans l'analyse où le concept domine, broie et finalement beaucoup d'analystes essaient d'adapter le contenu analytique de leurs patients aux concepts freudiens à tort et à travers, ou de façon excessive.

Freud, écrit Hilda Doolittle, « utilisait rarement ces termes techniques dont on abuse plutôt maintenant, inventés par lui et encore élaborés par un nombre croissant de médecins psychologues et neurologues qui forment le corps quelque peu redoutable de l'Association Internationale de Psychanalyse. »

« Un jour, j'essayai d'expliquer un sujet sur lequel mon esprit hésitait entre deux voies, je demandai : "je suppose que vous diriez qu'il y a matière à ambi valence", et comme il ne me répondait pas, j'ajoutai : "dites-vous am-bi-valence, je ne sais pas si l'on prononce am-bivalence ou am -bi-valence." Le bras du Professeur se tendit en avant, comme il avait l'habitude de le faire quand il souhaitait souligner une trouvaille ou focaliser mon attention sur quelque point. Il dit, de sa manière curieusement ironique et désinvolte : "savez-vous, je me le suis toujours demandé moi-même. Je souhaite souvent de pouvoir trouver quelqu'un qui m'expliquerait ces choses."

Écrit sur le mur est réécrit après, Avent sont des notes au jour le jour, on l’a dit plus haut. Nous parlerons ici des deux indifféremment.

"Je ne peux pas parler des choses qui m'inquiètent réellement. Je ne peux pas parler à Sigmund Freud, à Vienne, en 1933, des atrocités commises sur les Juifs à Berlin". "Il y avait d'autres croix gammées. Maintenant, elles étaient dessinées à la craie ; je les suivais en descendant la Berggasse. Comme si elles avaient été tracées sur le trottoir spécialement pour me rendre service. Elles conduisaient à la porte du Professeur".

Il s'agit pour HD de poursuivre sa quête, alors Freud « écoute le travail de son esprit ». Dans son bureau une fois, une seule fois il impose sa loi : "je n'exige qu'une chose de vous - l'estomac de Hilda Doolittle se contracte - je vous en prie, jamais, je veux dire jamais, en aucun moment, en aucune circonstance, n'essayez jamais de me défendre, si et quand vous entendez des remarques injurieuses sur moi et mon travail".

Puis il s'explique soigneusement : " Vous ne ferez de bien ni à moi ni à mon travail, car l'antagonisme, une fois qu'il a assuré sa prise, ne peut pas être déraciné à partir de la surface. Il se développe, d'une certaine manière, encore plus profondément à force de discussions enflammées et de remarques blessantes(…) Mais si le sujet est contourné, l'agresseur pourra oublier sa colère – ou, plus tard, son inconscient pourrait trouver un autre objet sur lequel appliquer ses tentacules…"

Freud est une sage-femme de l'âme( dit H.D), il préférait être une sage-homme : "nous ne savons jamais ce qui est important ou ce qui ne l'est pas, sinon après coup" et encore "nous devons être impartiaux, nous regarder nous-même avec loyauté".

Il y a des secrets dans ce livre que je ne divulguerai pas.

"En analyse, la personne est morte, après que l'analyse est terminée". En analyse, redit Freud "la personne est morte quand l'analyse est terminée, aussi morte que votre père ».

La question est : la démarche qui conduit à l'analyse, c'est-à-dire à la mort de cette personne que l'on a choisi d'achever, qu’en reste-t-il sur la scène après ladite mort : mort de la personne ?"

Freud, qui avait soixante-dix-sept ans lorsque Hilda Doolittle, qui en avait quarante-sept, a commencé son analyse, sera mort lorsque l'analyse de H. D. sera terminée, aussi mort que le père de Hilda. Voilà qu’on n’a jamais achevé et ainsi l’on vit.

La personne est morte quand le « père-personne » est mort, aussi morte que le « père-père ». Dans ses lettres à Bryher H.D. appelle Freud « papa ».

L'analyse est interminée lorsque la personne n'est pas morte, si personne ne meurt, personne ne termine. C'est une réflexion sans fin.

Il n'est pas facile de parler des textes de Hilda Doolittle, car il s'agit de subtiles complexités, d'atmosphère (« Stimmung ») d'où le sens n'est pas exclu sans pour autant être convoqué comme à l'habitude par les esprits rationnels.

On est dans le magique réfléchi, à deux doigts de la ruine du monde, il est difficile de se refaire. "Nous sommes ici aujourd'hui dans une ville en ruines, un monde en ruines, semble-t-il au-delà de la rédemption ».

LES CHIENS DE FREUD

"Aujourd'hui il y a des tulipes rouges sur la célèbre table où se trouvent, en rang ou en demi-cercle, Osiris, Isis, Athéna et les autres avec le Vishnou en ivoire au centre. Le Professeur est passé dans l'autre pièce, il veut me montrer un autre chien. Il me rapporte un chien en bois cassé. C'est un jouet trouvé dans une tombe en Égypte. Je lui dis que le seul chien égyptien dont je me souvienne est au Louvre ; le chacal sur la bannière était-il un chien ? L'unique chien égyptien était exactement comme le Wulf de sa fille Anna. »

« Oui (ai-je répété), la cathédrale de mon rêve était Sigmund Freud. Non "a-t-il dit, pas moi – mais l'analyse". C'est, comme il l'a dit de mon grand-père, "une atmosphère".

"C'était l'amour même de l'humanité qui fit du Professeur ce gardien de la porte. La croyance en la survie de l'âme, en une vie après la mort, écrivait le Professeur, c'était le dernier et le plus grand fantasme, la réalisation du vœu gigantesque qu'a construit à travers les âges l'image élaborée et détaillée d'une vie après la vie".

"Jusqu'à ce que nous ayons accompli nos douze travaux, semblait-il répéter, nous (l'humanité) n'avons pas le droit de nous reposer sur le coussin de nuages des fantasmes et des rêves concernant une vie après la vie. »

Nous sommes tous des maisons hantées, Freud, nous sommes tous des maisons hantées…

Freud avait des chiens. Yofi, sa petite lionne Chow Chow, assistait et était présente durant les analyses, enroulée à ses pieds. « J'ai mon protecteur », disait-il, J'ai été contrariée, à la fin de ma séance, dit H.D. quand Yofi se promenait partout, que je sentais le Professeur plus intéressé par Yofi que par mon histoire. Nous avons "parlé de Yofi". Je l'ai interrogé sur le père de Yofi. Yofi est sur le point d'être mère. Il m'a dit que le premier mari de Yofi était un Chow Chow noir et que Yofi a eu un bébé noir ; "aussi noir que les diables". Il est mort à l'âge de neuf ans. Maintenant, le nouveau père est doré comme un lion, et le Professeur espère que les enfants de Yofi survivront cette fois. Il dit que s'il y a deux chiots, les propriétaires du père en auront un, mais s'il n'y en a qu'un, "il restera un Freud".

Le Professeur m'a dit, il y a quelques jours, que "s'il vivait encore cinquante ans il resterait toujours aussi fasciné et curieux devant les caprices et les variations de l'âme ou de l'esprit humain".

De nouveau, le Professeur m'a demandé si je "préparais" mes séances avec lui. Il a répété qu'il voulait que le travail soit spontané. Il ne m'encourage pas à prendre des notes, en fait, il préférait que je ne le fasse pas.

C'était avant la bombe, avant les centrales nucléaires, avant la Shoah, et l’on souffrait déjà de savoir, d'appréhender que cela allait survenir…

Quitter la maison, comme un malheur épouvantable, alors même que c'est un lieu de souffrance, on quitte la peur et (subjectivement) la terreur parfois pour le monde extérieur, pire encore que le dangereux inconnu intérieur.

Nous sommes tous des maisons hantées… finesse des mots délicatement poussés vers nous par H. D. qui prend note de ce qu'elle a dit par le travers, ne se pliant pas au désir du Professeur.

Il se penche avec elle sur les statuettes grecques, sur l'archéologie en ce qu'elle aide à décrypter le serpent, le chardon dont elle a rêvé. On devine les effets de détails infimes et signifiants qui conduisent à des tissus de lumière dans les méandres mixtes de ces temps révolus. Il y a là une merveilleuse suspension très proche de la création littéraire, mais cette fois décomposée avec témoins et porteurs d'un sens supposé explicitable.

Il y a danger, on le voit, à l'élucidation et justement la position de H. D. est de prendre des notes malgré tout, autorisée qu'elle est par sa position d'avoir franchi la ligne malgré les interdits du temps. 1933, Vienne, Freud, elle est venue prendre une leçon d'anatomie en dépit de l'atmosphère du moment. Le tiers exclu s'invite sans cesse dans la danse mais il ne se manifeste pas par l'histoire qui n'a pas besoin de la sensibilité des mots, ni même des rêves pour préempter à l'entour le monde qui court à sa perte.

H. D. fait preuve d'une sublime humanité "dans mes rêves, il me semble qu'aucun argument ou contre argument n'est capable de gâcher le plaisir que me procure le mot de Freud, le Professeur a lui-même souligné la relation qui existe entre son nom Freud et l'allemand Freüde, la joie. Freud n'était-il pas convaincu depuis toujours que les poètes sont les adeptes du principe de plaisir ? Le plaisir absolu que procure le mot s'exprime ici, avec une puissante gravité. Il est difficile d'écrire sur cet ouvrage d'Hilda Doolittle dédié à Sigmund Freud, médecin irréprochable, parce que tout ce que l'on pourrait dire sera moins fin, moins subtil, moins élégant, moins brillant, moins profond que ce que ce couple original d'amoureux dit par ailleurs, c'est aussi pourquoi cette recension est essentiellement constituée de citations.

P de B