21 juin 2011

Jean-François chabas, Prières, L'Ecole des Loisirs, collection Médium (10 euros)


Jean-François est surtout auteur de romans de Littérature Jeunesse, ce qui veut dire présent dans les librairies spécialisées Jeunesse (ou dans les rayons de Littérature pour adolescents, des Fnac et compagnie). D'abord quelqu'un qui m'est nécessaire, cher, nombreux (en titres, tous du pur JF Chabas, chez L'Ecole des Loisirs, ou Casterman...). Ici je cite Prières, et comme toujours livre de lucidité, dans la vigueur d'un style unique, dans des livres de sujets toujours différents, et dans l'âpreté de Prières l'humour particulier de Chabas.

«Je suis sûre que Jésus ne buvait pas, ou alors très modérément. » (Dolores Rivera 52 ans San Luis Mexique 1er mars 1931)

« L'anniversaire du patron du patron, mais bon, je n'ai pas bien compris cette historie de Jésus, de Dieu et du Saint-Esprit. Trois en un. Comme les produits d'entretien. » (Jack MacIain 18 ans Wick Ecosse 25 décembre 1997)

Le libanais, l'écossais, Dolores et Prosper « ont [le dit la 4e de couverture] une connaissance en commun. C'est la souffrance. » Leurs prières s'adressent à la Vierge, à Notre Père (ou Dieu) ou à Saint Pierre ; les paroles différentes se succèdent, se reprennent, confidences, demandes, à nouveau le silence, le silence de chacun ; à l'intérieur du silence de l'auteur, qui porte les voix et les inscrit dans le silence, quoi qu'il se dise, quoi qu'il s'entende.

« Je suis un vieil homme. Beaucoup de ceux de mon âge sont morts. Ici, sur l'île, même les petits enfants meurent nombreux. Et moi je suis là, Dieu. » (Prosper Lesage 72 ans Port-au-Prince Haïti 7 novembre 1991)

« Alba, elle a les lèvres parfumées à la framboise. Non mais ça va, saint Pierre, je ne suis pas complètement taré non plus, je sais que c'est le rouge à lèvres. » (Jack MacIain)

Dernières paroles de Amine Salamé 21 Beyrouth Liban 3 juin 990 : « Vierge Marie regardez-moi ces minables qui tirent en l'air. Rafales perdues. (…) Des simples d'esprit, bornés. A peine au-dessus des animaux. Vierge Marie, vous voyez bien qu'ils ». Silence.

J' E

16 juin 2011

Cordwainer Smith, Les Seigneurs de l'Instrumentalité, 4 volumes, Gallimard, collection Folio SF.


Un chef d'oeuvre de science-fiction n'est plus de la science-fiction ; les livres de Cordwainer Smith ne sont pas seulement de la littérature. Personne du ciel, de l'espace et du temps et de la terre, n'approche ni ne s'éloigne (en moi) de Cordwainer Smith.

« Il était fou, fou de rage, au beau milieu des étoiles. » (p. 277, I)

« Une musique court au long de cette histoire. La douce musique du Gouvernement de la Terre et de l'Insturmentalité, sucrée comme le miel et comme lui, finalement, écoeurante. » (p. 556, I)

Les Seigneurs, qui n'interviennent guère dans les récits, sont les garants de l'organisation froide du monde (Cordwainer Smith aussi au-delà de la « fiction speculative »). La musique de Csmith est de l'âme nue, et des âmes, y compris bien-sûr les âmes du « sous-peuple » (corps humains, âmes « animales », comme de la merveilleuse femme-chat : C'mell).

« Il lui raconta qu'au milieu des étoiles les gens perdaient tout contrôle d'eux-mêmes, que leurs tendances refoulées se réveillaient et qu'alors leurs âmes apparaissaient plus noires que le fin fond de l'espace. L'espace, lui, ne commettait jamais de crimes : il tuait, tout simplement. La nature donnait la mort, mais l'homme, de planète en planète, amenait le crime avec lui. Sans son cube, l'être humain était contraint de jeter un regard dans l'abîme insondable de sa personnalité. » (p. 270, I)

« Un vaisseau à bord duquel, par chance, se trouvait un télépathe muni d'un projecteur lumineux qu'il avait braqué sur l'innocente poussière. » (p. 318, I)

« Et, cependant, quelque chose en eux les poussait à ajouter à chacun de leurs chants ce refrain qui les troublait eux-mêmes : Et je pleure sur l'humanité § » (p. 403, I)

« Nous vous donnerons tout ce que vous souhaitez sauf la souffrance d'un autre. » (p. 234, II)

Citations, peu, de la constante poésie de Csmith. Quant aux sous-êtres (n'est-ce pas?!) :

« Enfin, la cérémonie terminée, ils entrèrent dans la chambre du cheval. » « Le cheval leva la tête à leur entrée, mais voyant que c'était encore des humains et non des êtres de sa race, il la laissa retomber sur sa poitrine et attendit patiemment. » (p. 263, II) « Je ne connais aucun nom, émit le cheval, mais vous êtes du même pays que moi. Le pays, le beau pays. » « - Tu es un chien, émit le cheval. Un boooon chien ! » (p. 269 puis 270, II)

« Tout au fond de mon esprit le petit oiseau ou animal invisible continuait à pépier mentalement : hommebon hommebon rendslemort prendsdeleau prendsdeleau... » (p. 126, I)

Et les robots ? :

« « - Lisez dans mon esprit. Je suis un robot, mais aussi une femme. Vous ne pouvez désobéir aux humains. Je suis humaine. Je vous aime. Vous aussi vous êtes une personne. Vous pensez. Nous nous aimons l'un l'autre. Essayez d'attaquer. - Je... je ne peux pas, dit le sergent-robot avec quelque chose comme de l'ardeur dans ses yeux laiteux. Vous m'aimez ? Vous voulez dire que je suis vivant ? Que j'existe ? - Avec l'amour, vous existez », répondit Dame Panc Ashash. » (p.519, I)

J' E

11 juin 2011

Un trou dans la mémoire

Il n’y a vraiment pas de quoi se tuer…

C’est la vie.

Non, ce n’est pas la vie.

C’est la peur.

Ainsi parle le poète Ivan Chtcheglov.

Et son visage tout à coup se tourne vers l’interlocuteur invisible, venu dans l’asile écouter le poète interné.

Enregistrer sa voix, son visage en gros plan.

Ses sourires, sa voix, ses silences aussi et ce quelque chose de tremblant, d’amusé qui se glisse entre lui et ses paroles.

Sa bouche.

On ne sait pas s’il lit ou s’il improvise ou encore récite ce texte étonnant qui fait dialoguer un malade et un bien portant.

On ne sait pas non plus d’où est venu celui qui enregistre.

On ne sait rien.

Juste ce visage en gros plan et sa voix.

Et puis sur le côté gauche, donc l’épaule droite du poète, un trou et une couture qui s’effiloche près du cou.

Le poète Ivan Chtcheglov porte un vêtement en mauvais état.

Rien à déduire pourtant. Ou si peu.

Le poète Ivan Chtcheglov aimait peut-être porter des habits usés, comme d’autres artistes. Une corde pour ceinture, de vieux souliers. On a tous, du moins certains, des habitudes de cet ordre. Plus ou moins visibles. A cause d’un attachement. Du confort parfois procuré par ces vieilleries. On n’a pas besoin de s’en expliquer.

On se dit ça. On se souvient d’avoir aimé jusqu’à la corde certaines chaussures. Presque de manière maniaque.

C’est pourquoi le poète Ivan Chtcheglov porte ce pull troué.

C’est pourquoi le poète Ivan Chtcheglov est interrogé.

D’ailleurs, l’enregistrement a été fait dans un asile psychiatrique.

On se souvient de ses mots : rien de plus dangereux que le il.

Or, aujourd’hui, en France, c’est le je qui est mis à l’index.

Ou en exergue.

Et là, le poète au pull troué accuse le pronom personnel de 3°personne.

Est-ce parce que les infirmiers parlent du malade de cette manière ? Il refuse de…Il a dormi…ou il accepte la douche…

Il : un danger.

Tu ou vous, la présence ?

Le poète Ivan Chtcheglov fait de la grammaire une arme contre la folie qui l’entoure et a troué jusqu’à son pull.

Celui qui a enregistré la voix, le visage, le trou dans le pull est venu du dehors. Qui est-il ?

On ne connaît que l’identité de celui qui est à l’intérieur : du cadre, de l’image, de l’écran, de l’asile. On sait aussi qu’il parle français. Malgré son nom russe. Ce qui nous donne peut-être un indice sur le lieu où a été fait l’enregistrement. Mais non, fausse piste. Un asile psychiatrique français. Pas le Goulag. Le visiteur, lui, est reparti vers le dehors.

La voix perce l’image. Le son traverse la frontière. La mort même puisque Ivan Chtcheglov est mort. N’en est pas sorti vivant.

Tandis que, nous, nous vivons à l’extérieur du monde clos que la voix du poète troue.

J’apprends ensuite qu’Ivan Chtcheglov se faisait appeler Gilles Ivain. Vivait en France.

Etait proche des situationnistes et de Debord. Est mort en 1998. Une question demeure : pourquoi ce changement de nom ? Il y en aurait d’autres, mais elles aussi sans réponse.

Ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait pas.

Par exemple, il y a un peintre qui traverse les frontières, vit un peu partout en France, au Blanc, à Céret, à Paris et ignore que Jean-Sébastien Bach est mort depuis plusieurs siècles quand il demande au disquaire si le compositeur dont il sait seulement qu’il a aimé sa musique compose encore. C’est un étranger.

L’homme a un accent et porte des vêtements visiblement usagés. Mais il peut payer.

Le disquaire, interloqué, lui demande après que l’inconnu a acheté la série de 33 tours de la sonate de Bach qu’il aimait, (Sonate in G Minor, BWV 1029), s’il veut être tenu au courant des parutions musicales. L’homme acquiesce et le disquaire lui tend alors un papier pour qu’il y inscrive son nom et son adresse. Ce qu’il fait de bonne grâce, rapporte le fils du disquaire.

Chaim Soutine, lit le disquaire.

Un peintre, un poète.

De l’un, on a les couleurs, la violence peinte, ce rouge qui brillait. Le nom d’une œuvre.

De l’autre, on ne sait presque rien, images sur l’écran, sa voix, un trou sur son pull.

Il n’y a vraiment pas de quoi se tuer…

C’est la vie.

Non, ce n’est pas la vie.

C’est la peur.

Mémoire trouée.

Vêtement usé.

Sylvie Durbec

4 juin 2011

Aperçus de la première personne dans Maîtres anciens ou Le naufragé, de Thomas Bernhard (Gallimard, Du monde entier)

« Thomas Bernhard, c'est moi », diraient Atzbacher ou le narrateur du Naufragé.

Le début de Maîtres anciens :

« N'ayant pris rendez-vous avec Reger qu'à onze heures et demie au Musée d'art ancien, je m'y trouvais déjà à dix heures et demie (...) »

Un moment, l'auteur est le narrateur ; d'ailleurs ni eux ni les personnages n'ont de personne physiquement décrite, chez Thomas Bernhard, mais sont des interlocuteurs ; dans sa brève apparition (mais tout le monde sait que les personnes écrites n'existent pas physiquement), l'auteur et narrateur disparaît :

« (...)à dix heures et demie afin, comme je me l'étais promis depuis un certain temps, de pouvoir l'observer une bonne fois sans être dérangé, autant que possible, sous un angle idéal, écrit Atzbacher. »

Envol de l'un des anges de Thomas Bernhard ; disparition de la scène du personnage du narrateur Bernhard, ce qui veut dire aussi qu'il sera tout et tous, toutes paroles, toutes personnes.

La première personne du narrateur en second suit le même chemin : on ne sait dès l'abord plus, non qu'il parle, mais qu'il écrit ; Atzbacher et Bernhard se rejoignent, ils sont tout le théâtre du livre, et nous parlent, cependant qu'ils écrivent et sont écrits.

A tout bout de champ s'installe la parole on ne sait ou on ne voit de qui, et c'est comment pouvoir, miraculeusement dire (voire se répéter en variations, musicales) :

« Il a fallu que mes parents fussent morts pour que je sorte de ce trou noir de l'enfance, a-t-il dit [a écrit Atzbacher...], il a fallu qu'ils fussent définitivement morts, effectivement pour toujours, vous savez, pour que je sorte du trou de l'enfance. » (Maîtres anciens, p. 78)

Merveilleusement, indiciblement, ce « trou noir de l'enfance » devient un sous-entendu, « le trou de l'enfance », ce trou, l'enfance, etc. s'il fallait dire autrement que l'auteur.

Le début de Le naufragé :

« Glenn Gould aussi, notre ami et le plus important pianiste virtuose du siècle, n'a atteint que cinquante et un ans, pensai-je en entrant dans l'auberge.

Sauf qu'il ne s'est pas suicidé comme Wertheimer mais qu'il est mort de sa belle mort, comme on dit. »

Tout un ballet d'entrées et de sorties de scène de personnes ou personnages. Et quant aux lieux, ils sont déjà, ici, ce leitmotiv de « l'auberge », où le narrateur n'écrit pas mais pense et est ; tous interlocuteurs et personnes dites entrent et sortent légèrement, imperceptiblement, comme dans ces « moi » qui viennent se confondre, deux exemples : un,

« Comment a-t-elle pu me faire cela, m'a-t-il dit, pensai-je. Moi [soulignons] qui ai tout fait pour elle, moi qui me suis sacrifié pour elle, et elle me laisse tomber, me plante carrément là et part en Suisse rejoindre ce nouveau riche, cet affreux bonhomme, m'a dit Wertheimer, pensai-je dans l'auberge. »

Souvent : retour retardé du thème initial (« pensai-je »). Deux :

« Il n'y a que par le détour du malheur que nous pouvons être heureux,disait-il, pensai-je. Mes parents ne m'ont jamais montré que le malheur, dit-il, voilà la vérité, pensai-je (...) » (Le naufragé, p. 69-70)

Fusion des personnages. L'auteur n'est déjà et n'est plus que personnage, un ironique et scrutateur, d'ailleurs sa propre victime, il n'y a personne d'indemne, chez l'auteur, chez Thomas Bernhard.

J' E