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7 juin 2010

Les naufragés du fol espoir créé par Ariane Mnouchkine

Le Théâtre du Soleil, dernier rempart d’un théâtre collectif et réjouissant, situé à la Cartoucherie de Vincennes, et créé par Ariane Mnouchkine en 1964, présente depuis quelques semaines son nouveau spectacle : « Les naufragé du fol espoir », librement inspiré d’un roman posthume de Jules Verne. Mais s’acheminer vers le temple de la reine Ariane n’est pas se rendre dans n’importe quel théâtre : le rituel est immuable, et on aime à le revivre inlassablement, d’années en années, de spectacle en spectacle. A la sortie du métro, la navette, un ancien bus vert et blanc aux fauteuils en cuir, attend les spectateurs. On essaye d’attraper la première navette, une heure avant le spectacle ; arrivés à la Cartoucherie, encore quelques mètres à parcourir avant d’atteindre l’entrée du théâtre où nous guette Ariane, en personne. C’est elle en effet qui déchire les billets…car au Soleil, tout le monde fait tout ; ensuite il faut se précipiter pour réserver une place, les billets n’étant jamais numérotés. Une fois cette tâche accomplie, on se restaure dans le grand hall du théâtre, repeint et décoré en fonction de l’atmosphère du spectacle, aujourd’hui à la manière d’une guinguette début de siècle ; les comédiens servent les assiettes ; l’ambiance est joyeuse. Il est alors temps de se rendre dans la salle, au passage, un petit coup d’œil dans les loges des comédiens, toujours à vues, sous les gradins ; les premiers rangs ont droit aux couvertures d’usage, car, malgré le joli temps de ce mois d’avril, « vous risquez d’avoir un peu froid » nous dit-on.

Le spectacle est un émerveillement. Pendant quatre heures et demie, la trentaine de comédiens nous embarque dans un voyage magique. Cela se passe dans une guinguette où une équipe de cinéma, composée essentiellement du réalisateur et de sa femme, décide de tourner leur dernier scénario. On est à la veille de la guerre de 14 et tous les habitués et les employés de la guinguette sont conviés à participer au film. Nous assistons donc au tournage d’un film muet, avec changements de décor, effets spéciaux avant l’heure, l’illusion est créée, magnifiquement. Un rêve d’enfant, un rêve de théâtre.

Les comédiens, comme toujours chez Mnouchkine sont d’une générosité et d’une justesse inégalable et rarement égalées. Pourtant, quasiment muets (puisqu’ils tournent dans un film muet – les mots que leurs lèvres dessinent sont projetés sur un drap blanc), ils investissent le grand plateau du Soleil avec une énergie irradiante. Le public se crée, la communauté des acteurs et des spectateurs vibre et s’émeut à chaque nouvel épisode. Le temps est suspendu et nous comprenons et ressentons tous que nous vivons un moment exemplaire. Un moment grave aussi, car au milieu du rêve, Ariane et sa troupe nous rappellent qu’en d’autres temps une guerre éclata, qu’elle fît des ravages terribles et qu’elle fut l’un des maillons de la seconde qui dévastera le monde encore plus terriblement. Le message est simple, mais parfois essentiel à rappeler : fraternité…observons-nous et respectons-nous les uns les autres et donnons-nous, comme les comédiens le font pendant ce marathon théâtral. Au final, ils sont épuisés et nous les applaudissons sans fin, sans retenue, émus et souriants. Heureux, très heureux.

Tout en sachant qu’il est quasiment impossible de nos jours de produire un spectacle avec autant de comédiens, de décors, de costumes etc. et qu’il est triste de le constater. Tout en espérant que la symbolique des comédiens muets, au-delà de la poésie du procédé, ne soit pas concrètement efficace dans l’avenir : muets parce qu’ils auraient trop parlé et parce qu’on ne voudrait plus qu’ils s’expriment. On ne peut s’empêcher de voir dans ce mutisme la métaphore d’une culture muselée. Ariane résiste, merci Ariane.

Pierre Katuszewski

22 mars 2010

Angelique Ionatos & Katerina Fotinaki, Comme un jardin la nuit

Le 22 février 2010 au Théâtre de L’Atelier (Paris XVIII). Angelique et Katerina traversent Paris, les villes du monde, la lumière "comme un jardin la nuit". Assises, elles chantent. Sur la pointe des seins, du bout des lèvres, le corps en avant, le regard-lumière, un" pizzicato" au bout des doigts. Le cœur nu, elles poèment et regardent au loin la nuit flottante sur le pavé glissant, elles-mêmes glissant. Elles guitarent et baladent leurs voix au bord d’une falaise, légères. Et dévalisent la mémoire bleue des promenades provençales ou des soleils couchés au creux des mystères de Delphes, je ne saurais dire. Elles gouvernent le monde avec une ironie printanière et se fichent des gouvernances nouvelles. Car elles traversent les méridiens comme l’on traverse le temps, sans s’en apercevoir. Elles semblent venir de nulle part et nulle part semblent devoir revenir. Comme deux oiseaux chantant, elles convoquent "une cousine lointaine" sur un air de "septembre" – Barbara, présente, éternelle. Femmes qui chantent parmi les femmes. Se souviennent de Sappho, "parmi les cerisiers blancs…avec sa tête appuyée contre son bras plié et sa paume sur son florin d’or". Elles parlent d’elle "comme d’une contemporaine, car dans la poésie c’est comme dans les rêves : personne ne vieillit". Elles nous quittent déjà, le soleil venu, à peine parties, à peine revenues.
Le coffret de "Comme un jardin la nuit", contenant le CD et le DVD du spectacle est disponible dans les bacs.

Massimo Prearo

13 mars 2010

LITTORAL de et mis en scène par Wadji Mouawad




Pendant que le tout Paris s’ennuie à observer une de nos plus grandes stars se la jouer cinéma dans un des plus beaux théâtres de la rive gauche, d’autres, certes moins nombreux mais sans doute plus heureux, empruntent un « tramway » bien plus excitant qui les transportent en banlieue assister à un jeu avec le cinéma autrement plus joyeux.

Littoral, de et mis en scène par Wajdi Mouawad, au théâtre 71 de Malakoff, est un de ces spectacles d’où l’on ressort régénéré, et rassuré un peu aussi que nos jeunes adolescents se lèvent pour applaudir la troupe qui pendant 2h40 ne cesse de rappeler que nous pouvons encore participer, ensemble, à ce grand jeu qu’est le théâtre. Cette pièce utilise le procédé du film dans le théâtre, le spectateur ne sait plus, ce qui est fiction et ce qui est fiction dans la fiction. La distance de la mise en abyme s’opère pour rien, simplement pour le plaisir d’être là à écouter la poésie mouawadienne et à regarder l’énergie incroyable déployée par les acteurs.

De l’histoire, nous aurons seulement retenu qu’un jeune homme se retrouve un beau matin avec le cadavre de son père à enterrer. Où ? Comment ? Là est la question. Dans son pays d’origine. Après s’y être rendu, il rencontre d’autres personnages qui ont eux aussi des cadavres à enterrer, des histoires à raconter, des guerres à exorciser. Petit à petit, la troupe se forme, et chacun raconte son histoire, émouvante, bouleversante. Le père ne sera enterré, ou plutôt « emmeré », qu’au moment où le spectacle se termine.

En attendant le cadavre devient fantôme. Il parle, rit, pleure, râle, soupire, se maquille parce que le temps passe et qu’il commence à pourrir. Il rencontre même un chevalier, nom donné à un autre personnage, avec lequel il joue un duo comique et tendre à la fois, surréaliste et détonnant. Point de discours sur la mort, l’au-delà, le deuil ou la psychologie familiale. Non, ce fantôme ne représente rien, ne délivre aucun discours sur, il est, présent et joueur.
Comme tous nos fantômes théâtraux contemporains, c’est un personnage qui crée le lien entre les acteurs et les spectateurs, un personnage qui dit le théâtre en train de se faire et nous rappelle sans cesse que nous sommes tous là pour jouer et jouir de ce jeu.

Mouawad, avec son fantôme de Littoral, brise le quatrième mur, il rethéâtralise le théâtre et à ceux qui n’avaient plus qu’Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Stanislas Nordey et Pina Bausch pour se réjouir d’une sortie au spectacle, il réinsuffle la vie à nos mains sclérosées de ne plus pouvoir applaudir aux spectacles accablants qui remplissent nos salles.

Oublions que Mouawad  a signé l’adaptation de l’affligeant Tramway et réjouissons-nous que ce même théâtre de l’Odéon l’accueille pour son prochain spectacle, Ciels. 

                                                                                                   Pierre Katuszewski