2 janvier 2011

Même pas de Claudine Bohi, éditions Le bruit des autres, déc. 2009, 112 pages, 12 Eurs.


Un livre de rupture tranchant avec les précédents. Un livre de deuil, le livre de l’absence

vient cette main

qui se tient

absente

ne vient pas

du vide insupportable à vivre

vivre sans

c’est possible

possiblement pas

La citation de Claude Ber mise en exergue

j’ai fait un effort de clarté comme

sachant qu’il allait falloir aller dans la plus grande nuit

qu’il allait falloir accompagner la traversée de la plus grande nuit

donne espoir d’une éclaircie. Or, point d’éclaircie dans ces textes aux vers ramassés, comme recroquevillés sur eux-mêmes, traces de larmes sur le papier (même si

pas pleurer

pas parler

se taire à oublier

assemblés en sept courtes parties, séparées les unes des autres par une page blanche, un besoin de pause, de silence, parmi ces mots pourtant rares, mais bâillonnés

il y a un bâillon

à l’intérieur

du sens

aux

phrases perdues

égarées

éparpillées

et

cassées bancales

très impossibles

Seul mais

très en dessous très bas

un bleu pourtant

en dehors

et venu par où ?

La couverture aurait dû porter en titre : Même pas, suivi de On n’en peut plus, tant l’écart formel mais non de fond est énorme entre les deux textes qui composent ce recueil.

Dans On n’en peut plus, sur 26 pages, la parole reprend sa place, toute sa place, commençant presque en douceur, par un texte de 14 vers courts de 6 à 10 syllabes, mais qui pose d’entrée la situation :

on a la nuit entre les deux

le bleu gommé partout introuvable

on cherche encore avec les yeux (…)

pour finir sur les dernières pages presque débordant du cadre, et en arriver à ce constat :

on n’en peut plus du tout on n’en peut vraiment plus.

Entre les deux, un flot ininterrompu, même si la mise en forme donne à lire un poème par page, disant le chagrin de vivre

où est né ce chagrin on ne sait pas d’où

il vient (…)

le faux-semblant de vivre

(…) on grelotte

sans cesse mais ça ne se voit pas on peut

encore sourire ne rien montrer on fait

semblant (…)

l’impossible lien à l’autre

on est séparé on est seul on a beau se cherche

se trouver se coller rapprochés emmêlés se prendre

l’un dans l’autre on est séparé toujours on sent

la différence la frontière chacun son territoire (…)

Texte sombre s’il en est, désespérant de l’espèce humaine, de l’humaine condition. Là encore, point de clarté. Mais texte lumineux dans son rythme, sa construction même, où le vers rompt la phrase, obligeant à poser, à recomposer le texte, le flot de paroles, donc à se rendre attentif. Un texte à dire à voix haute, dont un(e) comédien(ne) devrait un jour s’emparer, pour en restituer toute la force contenue.

Et l’on se dit que dans cette nuit

Oubliée

sur sa corde

séchant

dans ce noir

si fort partout

dans ce silence dans lequel

on ne cherche pas de réponse on n’en demande

plus

c’est l’écriture même qui est cet effort de clarté visé, espéré par la poète.

L’écriture qui seule permet de dire la douleur, le gouffre, puisque

vivre

est ce trou

Jacques Fournier